Nuit et Jour, ZeigtGeist | Du désir des mondes (les cartes anciennes) #4
13 mars 2016



Chronique pour la revue en ligne Nuit et Jour, dans la rubrique ZeitGeist (l’esprit du temps) – que coordonne Candice Nguyen [1]


Sommaire : Chronique des Migrations

— Semaine 1, le 17 février : Hospitalité (pour les Suppliants)
— Semaine 2, le 24 février : Des frotnières (cultiver le sel)
— Semaine 3, le 3 mars : Des rivages (des lointains)


Quatrième semaine : 9 mars 2016

Dans la haine des frontières, et le désir des chemins, et les rêves d’aller. Et dans la voix de tous les ailleurs de Lhasa.



Anywhere On This Road, Lhasa


Florence, le Palazzo Vecchio.

Au quatrième étage de l’aile Sud, ou Nord, ou Est, ou Ouest, je ne sais plus, Vasari – l’architecte du Prince –, a levé ici la Stanza del Guardarobe ou Sala delle mappe geografiche : la Salle des Cartes ; au centre, un Globe terrestre qu’un homme ne pourrait pas enlacer, autour, le monde connu. La Salle des Cartes nomment et appellent : sur chacune des armoires, une carte dessinée à main levée par le Frère Ignazio Danti désigne les mers et les terres, et les villes et les ports – vus du ciel.

On voudrait poser la main sur chacune de ces portes peintes. Derrière les portes, ce sont d’autres pièces peut-être, et derrière, la ville, les rues, les églises. Mais le dessin des cartes fait oublier le battement des civilisations mortes ou à venir. Les îles sont jetées sur les mers comme des désirs. Et les continents, lâchés ; ou déchirés comme un corps entre les mains des hommes de possession. Ici, l’Asie, là l’Afrique, l’Europe – il y manque l’Australie, que l’Européen ignorait et qu’il n’avait pas encore saccagée.

Pendant qu’on s’occupe à signer les titres de propriété, la mer fait seule le tour du monde.

Le Palazzo Vecchio possède encore ses secrets : les drames qui se jouaient dans le théâtre mystique du Prince levé pour sa seule Majesté ; les portes dérobées et les escaliers murés, certains sourires de certaines statues aux Offices, certaines formules lancées sur certains plombs et l’or qu’on y puisait : on n’oublie jamais dans cette ville qu’ici le pouvoir s’exerçait pour sa seule fin, qu’ici peut-être on inventa le Pouvoir comme un théâtre, ou le théâtre comme le pouvoir des rêves impossibles – un secret résiste encore plus puissant que d’autres.

C’est celui que l’on peut lire sur les cartes : les noms des mers et des rivages, écrits pour saisir quoi du monde ? Dessiner pour désigner quoi des contours du réel au sein duquel frayer quelle vie ? Sur les cartes anciennes, on lit l’infinie sagesse des caresses : dessiner sur un corps pour tâcher d’en renouveler les contours, les doigts dansés sur la peau de l’autre voudraient arracher les silences qui relancent la caresse et renouvellent infiniment le corps et le désir.

Des hommes ont dessiné les cartes anciennes non pour lever les contours, mais caresser le désir de désigner les vies possibles, infiniment possibles, où l’homme pourrait s’échapper du cauchemar de Florence la Magnifique, dans l’espoir qu’un peu de sauvagerie reste à peupler, en nous, là-bas, ici – bientôt.

On n’épuisera jamais ce désir ni ces caresses.


arnaud maïsetti - 13 mars 2016

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[1revue par abonnement : je dépose ici mes textes une semaine après publication

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