arrêter le mouvement
22 avril 2016


Le temps toujours on l’arrache. C’est lui qui nous prend ; nous, comment on pourrait prendre le temps (par exemple : de s’arrêter). La révolution véritable est là, sans doute : les réactionnaires savent bien cela, et dans l’angoisse hystérique qu’ils ont à sans cesse réclamer du mouvement, sans cesse se dire En Marche (sinon, le monde s’écroulerait, ils le savent bien : et que nous n’attendons que cela, nous autres : que ce monde vieux s’écroule), eux voudraient toujours les choses mouvantes, instables, parties, partout.

Nous, on voudrait le face à face qui dévisage. Nous, on réclame seulement l’arrêt : et prendre le temps de le prendre, ce temps, et sa saisie.

Dans les jours qui sont passés sur moi de tout leur poids, je me souviens que j’ai pris date plusieurs fois : des mails à envoyer (certains si importants), des textes à commettre sans quoi, des rêves, des cimetières à visiter (et pas qu’en rêve), des promesses, encore et encore, des serments : toute une vie qu’on voudrait jouer en quelques mots – mais le temps passe, c’est sa nature, et il passe plus férocement quand on voudrait le retenir un peu.

On a si peu de ruses.

Les camarades sur les Places font cette épreuve aussi : arrêter le mouvement. (C’est la tendresse que j’éprouve malgré tout pour le théâtre : le temps cesse de passer comme dehors il passe).

J’écoute Ballad of a Thin Man avec une colère plus forte ces derniers jours pour cette raison-là, je crois.

On n’a plus aucune ruse.

Mais hier : justement sur la route du théâtre. Une fleur d’un rouge si vif au milieu de la terre sèche et des bruits de tous les travaux du monde (ici aussi, ils changent la fac pour la mettre en mouvement : ils ont congelé la roseraie et ont planté à la place des algecos en plastique, provisoires, pour combien de temps ?) Je ne connais pas le nom des fleurs. Ni celui de cette couleur rouge. Ni rien à la terre, à l’air, et aux oiseaux. Mais je suis arrivé un peu en retard ce soir-là au théâtre.

C’est un hasard, cette fleur : un miracle du vent et de l’acharnement à pousser ici : évidemment qu’il n’y aucun espoir pour une fleur comme celle-là, ici, et rien que de la solitude et davantage de vent.

Il y a un chant des peuplades Khor qui commence par ces vers : Fleur cueillie sur la colline / Ton parfum s’envole au vent. Les vers qui suivent appartiennent au vent, à la pensée déposée en chemin sur le temps pris au temps.

J’ai hésité à appeler ce billet arraché : pour l’immobilité. Fallait-il que je change.


arnaud maïsetti - 22 avril 2016

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