révolutions minuscules
20 juin 2006



Les révolutions minuscules battent le pavé. Chaussées de milles intentions, elles crient qu’on les entende – renverser le monde ancien. Le programme est entendu. Mais encore. Gratter les cloques visibles qui démangent. Et puis d’autres cris recouvrent les bruits du pavé qui claquent. La peau s’effrite on entrevoit la victoire – les dates deviennent des noms communs, parfois des noms propres lavés à grandes lampées de sang. Quand le sang sèche, une peau nouvelle se forme et c’est comme le premier matin du monde. Mais sous la peau ce sont d’autres encore. Et d’autres qui s’enfoncent plus bas que terre où nous sommes – à battre le pavé pour croire. Alors, il faut arracher encore, et c’est l’os soudain qu’on atteint, et qu’on ronge. Mais on continue ; en face ils sont aussi nombreux que nous pour faire perdurer l’Ordre ancien. Les coups pleuvent. L’averse est si longue qu’elle atteint l’hiver – se change en flocon. On danse sous la neige pour fêter l’anniversaire. Car jamais le temps n’avait duré si longtemps qu’aujourd’hui. Jusqu’aujourd’hui, les jours sont arrivés et prêts à basculer demain pour toujours commander nos pas. Claquent sur le pavé humide de toutes les révolutions inutiles qui se préparent. On marche serré contre les épaules de l’autre, criant plus fort que lui que la pluie cesse et l’oppression. L’histoire est en marche avec nous. Elle est au milieu de nous – ou en tête de cortège. On marche. Solitudes innombrables. La pluie ne cesse pas de tomber. De nous ouvrir la route.


Etranger pour toujours et sur ma peau, ça ne se voit pas, que je suis d’un continent autre ; mais étranger sans doute, quand je les vois qui courent après les rues. Manger le pain qu’on leur tend et croire encore que l’histoire leur appartient. A ma fenêtre je vois les révolutions minuscules qui battent le pavé. Elles ne se lassent pas – même le soir. Les barricades de papiers s’élèvent dans les impasses des beaux quartiers. Elles attendent des propositions éternelles pour le siècle qu’on leur apportera en deux exemplaires signés datés. Pendant ce temps fomentent des plans pour ceux qui sortiront de leur corps. Elles complotent la répartition inégale des richesses qu’on s’épuise à tirer de l’épuisement des trois quarts de nos frères, des lambeaux de jeunesse aiguisée sur les pierres. Je vois les révolutions minuscules. Cortèges qui passent devant chez moi en criant les slogans automatisés par la foule. Mais minuscules les révolutions ne voudraient pas la révolution : seulement aménager l’histoire à l’endroit, organiser le chaos platement. Et puis sans doute lui trouver un sens. L’issue qui s’offre à eux est celle là : commençons par nos vies, et par la mienne pourquoi pas, commençons par régler le problème qui m’empêche d’entrer dans l’histoire, et puis ensuite, nous verrons, menons les batailles que nous pouvons gagner, menons les batailles que nous avons déjà gagnées. Voilà toute une vie à nourrir. A regretter au coin du froid quand on voit passer à la télé ses propres enfants hurlant faux les slogans par nous trouvés ; occupant les salles par nous bâtis pour leur confort et leur sécurité. Les révolutions minuscules font moins de bruit maintenant. Elles s’éloignent de ma rue. Je pense tristement au bruit joyeux que la foule faisait quand elle n’était pas encore entrée dans ma rue. Je ne les plains pas, mais je me dis qu’il n’y a que les révoltes profondes et sans plan, sans projet, qui pourront réanimer le monde : alors qu’on me glisse sous la porte un projet de plus pour le siècle, je le lirai les yeux crevés dans un sourire, et résolu à ne pas descendre d’ici, j’irai mener de là, les vrais révoltes sans objet. Et sans personne qui pourront brûler les rues où viendront les foules suivantes contester les projets arrachés péniblement. Je me tiendrai loin.


arnaud maïsetti - 20 juin 2006

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