Colloque | Entre monologue et dialogue
1er mai 2016





Pour trois jours, du lundi 2 au mercredi 4 mai, colloque « Entre monologue et dialogue » organisé à l’université Paris 7 et Paris 3 par l’équipe de Sorbonne Paris Cité, en clôture de leur projet conduit ces dernières années : « Monologuer : situations, formes et pratiques ».

Occasion de prolonger mes recherches sur l’enjeu politique des scènes contemporaines. J’avais déjà écrit sur ces questions, pour un premier colloque à Paris 7 sur ce programme de recherche (l’esquisse d’une approche théâtrale des Onze de Pierre Michon).

Travailler sur le monologue, c’est surtout occasion d’être au travail ailleurs : parler du théâtre, pour parler de ce qui soulève dans le théâtre et nous conduit à sortir du théâtre. Parler du monologue pour parler de tout autre chose : comme par exemple, d’une certaine scène de la solitude rapportée dans le livre 3 du Capital par Marx, ou de la solitude comme force d’émancipation collective. Ou de ce qui se joue sur une barricade.

Je dépose ici simplement le projet de ma communication – version longue à venir (après mardi).

Et plus bas, le programme dense du colloque (ou directement sur le site de Fabula).

Merci à Stéphanie Smadja (Université Paris Diderot), Françoise Dubor (Université de Poitiers), Aliyah Morgenstern & Pierre-Louis Patoine (Université Paris 3).

Image : Dieudonné Niangouna, Shéda.


Projet de communication

Entre la solitude et la communauté, le théâtre dresse l’espace déchiré d’une appartenance toujours fragile, toujours recomposé : sur le plateau ou à travers la salle, sur la page comme dans la mémoire, le procès verbal théâtral pourrait bien se jouer ici, dans cet entre de soi et de l’autre plutôt que dans la fable ou sur l’espace figuré du drame.

Or, ce franchissement du monologue au dialogue, ce saut entre la parole solitaire et l’échange, s’il peut désigner l’histoire même du genre – la levée décisive du deutéragoniste introduit par Eschyle –, pourrait surtout nommer le geste politique toujours renouvelé du théâtre : une traversée de la solitude par la communauté.

Émancipateur, le théâtre ne l’est pas par nécessité (combien de scènes qui sont aussi aliénantes ?), et politiques, les scènes d’aujourd’hui ne sauraient le devenir seulement en revendiquant de l’être, soit parce qu’il leur suffirait de mettre sur le plateau des thèmes ou des propos politiques, soit parce qu’ils chercheraient à éduquer politiquement leur public. Contre un théâtre pédagogique qui prétendrait donner la leçon, et contre un théâtre purement clôt sur lui-même, qui chanterait dans la glorification d’une langue pure et préservée du monde, un langage à l’opposée des discours majoritaires qui nous gouvernent, il y aurait une voie puissante ailleurs : un théâtre qui produirait par lui-même des forces et des connaissances, qui dialoguerait avec le monde dans la coupure qu’il opère avec lui, et qui nous mettrait à la tâche de le traduire pour mieux nous gouverner et affronter le monde en retour.

Penser l’entre du monologue et du dialogue, ce serait d’une part cesser d’opposer ces formes et d’autre part rompre avec l’essentialisme de leur approche – non, il n’y a plus de définition une fois pour toute du dialogue ni du monologue : et combien de monologues sont tissés de voix autres, et de dialogues qui sont des monologues coupés… –, pour mieux cerner les dynamiques et les relations qui les sous-tendent.

Dans une perspective politique – celle de l’émancipation individuelle par et dans le collectif –, la distinction entre monologue et dialogue n’est pertinente que dans la mesure de cet entre, ce saut de l’un à l’autre, bascule qui possède pour elle l’intensité qui lui est propre et qui nous soulève : franchissement que chaque époque et chaque culture a interrogé. Non, décidément, il n’est pas d’essence du monologue ou du dialogue, plutôt (et au contraire) un usage propre à nommer un rapport entre une époque et ceux qui voudraient l’écrire quand il s’agit d’inventer de nouvelles manières de fabriquer des communautés et des solitudes en partage.

Pour nommer notre présent, il faut s’interroger sur ce travail que les écritures contemporaines du plateau opèrent sur le monologue et le dialogue.

Car aujourd’hui, parmi les nombreux assauts que les écritures dramatiques ont lancés sur les constituants du théâtre – de la fable au personnage, du temps, de l’espace et du langage –, rien ne semble plus considérable que celui porté sur l’entre-deux de la parole, précisément parce qu’il n’est pas un constituant comme un autre, mais situe l’enjeu même de cet art. Oui, c’est là que se lève l’agôn, à l’endroit même de la déchirure entre soi et l’autre, entre nous et le monde : dans l’espace commun, de part et d’autre des solitudes, qui fabriquent le projet politique d’une communauté. Entre le monologue et le dialogue se joue le théâtre en tant qu’il fait de la solitude ou de l’adresse le drame de sa possibilité tout autant qu’il joue le politique comme une hypothèse toujours interrogée d’un projet commun.

En suivant certaines scènes contemporaines – principalement ici celle d’Alexandra Badéa, de Kryzstof Wartlikowski, de Thomas Ostermeier ou de Dieudonné Niangouna – cet enjeu de l’échange pourrait être le levier politique d’un questionnement que l’on se propose ici de conduire.

Sur ces scènes, on ne peut que constater un usage largement revendiqué du monologue. Mais cette prédominance n’est pas le signe d’une convergence : plutôt trace d’une singulière pluralité pour engager un dialogue avec notre présent.

Atomisation des individus broyés par le système marchand néo-capitaliste chez Badéa ; confidence intérieure comme masque d’une dialectique identitaire chez Warlikowski ; appel à reprendre la parole chez Thomas Ostermeier ; quête d’une présence du corps à soi-même chez Garcia ; rage de l’adresse et défi au monde chez Niangouna ; dialogue mental pour Lupa ; puissance d’arrachement onirique chez Tanguy : ces usages du monologue sont autant de franchissements vers un dialogue avec le dehors. C’est en cela qu’ils sont, à des degrés divers, un seuil politique. Non pas une réponse, doctrinaire et théorique, mais une lancée vers des territoires du monde à conquérir.

Le monologue n’est pas ce qui précède un dialogue ni le dialogue ce qui répond à un monologue, mais dans les écritures (textuelles ou scéniques) parmi les plus considérables de notre temps, le travail exploratoire d’une relation des solitudes à la communauté élaboré pour désigner l’inscription d’un territoire – intérieur ou commun – dans lequel la solitude pourrait choisir, voire inventer, les communautés de son appartenance.


Colloque International
"Entre monologue et dialogue"

Pour Derrida, le monologue est un dialogue rompu, ou signifie l’impossibilité même du dialogue. Les liens entre monologue et dialogue se situent en réalité à plusieurs niveaux, et varient en fonction des représentations et des pratiques langagières. Un dialogue peut tendre vers le monologue, de la même façon qu’un monologue est toujours traversé par les voix d’autrui. Bien plus, le monologue lui-même peut être défini de deux façons : soit il est considéré comme une pratique langagière à part, dont il faut étudier la spécificité, soit il est catégorisé comme une forme de dialogue. Ainsi, selon Benveniste qui participe de cette seconde tendance, « le “monologue” est un dialogue intériorisé, formulé en un “langage intérieur”, entre un moi locuteur et un moi écouteur [1]. » Si toute pratique du monologue se fonde sur une parole intérieure extériorisée, la question sous-jacente fondamentale est celle de la structuration de ce discours intérieur et la représentation de la vie psychique, entre monologue et dialogue.

Colloque de clôture du projet Idex Sorbonne Paris Cité « Monologuer : situations, formes et pratiques »

Des interventions d’artistes invités ponctueront les interventions scientifiques.

Entrée libre, y compris pour les performances artistiques.

Réservation conseillée : sophie.lespinasse@univ-paris-diderot.fr


Programme

Lundi 2 mai 2016,
Salle prestige de la Maison de la recherche :
Linguistique, Psychanalyse, Philosophie et Musique

(Présidences de séance : Christelle Dodane et Françoise Dubor)

— 9h-9h15 Ouverture : Carle Bonafous-Murat, Président de l’Université Paris 3 Sorbonne nouvelle
— 9h15-9h25 Stéphanie Smadja, Présentation générale du programme Monologuer (Université Paris Diderot).
— 9h25-9h30 Aliyah Morgenstern (Université Paris 3), Présentation du travail sur les monologues d’enfants.
— 9h30-10h30 Conférence : Christelle Dodane (Université Paul Valéry, Montpellier), Le monologue chez l’enfant : du jeu solitaire au soliloque.
— 10h30-11h Aliyah Morgenstern (Université Paris 3), Françoise Bourdoux, Entre monologue et dialogue : le langage égocentrique de l’enfant.

11h-11h30 Pause

— 11h-11h30 Victoria Bartlitz & Milena Kuehnast (Zentrum für Allgemeine Sprachwissenschaft, Berlin), In search of attachment – German children’s strategies of understanding and using the discourse connectives but and and.
— 11h30-12h Badreddine Hamma (Université d’Orléans), Étude de quelques quiproquos déjoués dans les entretiens orléanais.
— 12h-12h30 Charles Bonnot (Université Paris Diderot), Du pseudo-monologue au pseudo-dialogue : l’exploitation du trope interactionnel dans les documentaires rock.

— 12h30-14h Pause

— 14h-14h30 Gisèle Venet (Université Paris 3), Le maniement militant du dialogue par Giordano Bruno et quelques autres (Dialogues de Galilée entre autres).
— 14h30-15h André Lacaux (Université Paris Diderot), La parole analytique entre monologue et dialogue.
— 15h-15h30 Emmanuel Martin (Université Rennes II & Établissement Public de Santé Mentale de l’Aube), L’entre du monologue et du dialogue – la question du rapport et son impossibilité

15h30-16h Pause

— 16h-16h30 Lolita Bérard (Atilf), L’articulation monologue-dialogue dans les chansons de Dorémus.
— 16h30-17h Wendy Prin-Conti (Université Paris 3), Crise poétique et dédoublement de soi dans les premiers poèmes de Maurice Rostand.
— 17h-17h30 Béatrice Alonso (Université de Perpignan Via Domitia), Du dialogue théâtral humaniste au monologue de la persona lyrique, les Euvres de Louise Labé.
— 17h30-18h30 Stéphanie Bérard (Université Paris 3), Dédoublement, scission, diffraction de soi : aux confins de la solitude et de la folie dans le monologue Cette guerre que nous n’avons pas faite (Gaël Octavia) & Lecture (performance artistique).

Mardi 3 mai 2016, Grand Amphithéâtre, Institut du monde anglophone : Théâtre (Présidences : Joseph Danan et Thierry Revol)

— 9h-10h Conférence : Joseph Danan (Université Paris 3), Pour en finir avec le monologue.
— 10h-10h30 Françoise Dubor (Université de Poitiers), Entre monologue et dialogue : une question d’espace.

10h30-11h Pause

— 11h-11h30 Thierry Revol (Université de Strasbourg), Monologues du xve siècle : dramaturgies et pratiques.
— 11h30-12h Milène Tournier (Université Paris 3), Le dispositif-monologue chez Angélica Liddell : l’adresse excédée et la sollicitation.
— 12h-12h30 Virginie Lupo (Lycée Saint-Exupéry de Lyon), L’utilisation du miroir dans Caligula ou le passage du monologue au dialogue.

12h30-14h Pause

— 14h-14h30 Arnaud Maïsetti (Université d’Aix-Marseille), Entre monologue et dialogue : les seuils politiques des écritures contemporaines.
— 14h30-15h Michelle Cheyne (University of Massachusetts Dartmouth), Faire parler les corps disparus : l’efficacité discursive, performative et esthétique du monologue dans la mise en scène des naufragés de Lampedusa chez Lina Prosa et Marco Martinelli.
— 15h-15h30 Pauline Donizeau (Université Paris Ouest Nanterre-La Défense), De la parole confisquée au monologue national : mise en scène de l’impossible émergence du dialogue dans le théâtre du metteur en scène égyptien Ahmed el-Attar.
— 15h30-16h Federica Spinella et Bruna Monaco (Université de Rome), Les voix fantômes : endophasie et ésophasie dans le théâtre d’Eduardo De Filippo.

16h-16h30 Pause

— 16h30-17h François Jardon-Gomez & Nicholas Cotton (Université de Montréal), Entre monologue et dialogue, le polylogue : limites et relance d’un concept.
— 17h-17h30 Julien Daillère (Université des Arts de Târgu Mureş, Roumanie), Monologue et dialogue, du vomissement à la digestion.
— 17h30-18h Charlotte Richard (Université Aix Marseille), Entre monologue et dialogue, la résonance des voix mortes dans le second théâtre beckettien.
— 18h-18h30 Adeline Arniac (Université Paul Valéry, Montpellier 3), « The thing I like […], is this kind of conversation » : Le monologue comme métonymie de dialogue dans Monologue de Harold Pinter.
— 18h30 Stéphane Poliakov (Université Paris 8), Du dialogue platonicien au monologue tchekhovien, pratiques et théories du jeu (performance artistique).

Mercredi 4 mai 2016, Grand Amphithéâtre, Institut du monde anglophone : Littérature, Linguistique et Théâtre

(Présidences de séance : Régis Salado et Pierre-Louis Patoine)

— 9h Ouverture : Sylvie Rousset, Vice-Présidente de la CR de l’Université Paris Diderot & Laurent Creton, Vice-Président de la CR, Président du CAC de l’Université Paris 3.
— 9h30-10h30 Conférence : Cécile de Bary (Université Paris Diderot) et Andrée Chauvin-Vileno (Université de Franche-Comté), Un texte, une voix, des images : Un homme qui dort.

10h30-11h Pause

— 11h-11h30 Evelyne Lignon (Université Paris Diderot), Monologue et polyphonie.
— 11h30-12h Frédéric Martin-Achard (Université Paris Diderot), Les variations pronominales chez Larbaud et Butor : entre monologue et dialogue.
— 12h-12h30 Anna Isabella Squarzina (Université LUMSA de Rome), Microfictions de Régis Jauffret : entre monologue et dialogue ?

12h30-14h Pause

— 14h-14h30 Despoina Nikiforaki (Université Paul Valéry-Montpellier 3 & Université Ouverte de Chypre), La parole monologuiste d’Ulysse chez Gabily. Étude d’un cas.
— 14h30-15h Violaine Chavanne (Université Paris Ouest Nanterre – La Défense), Dialoguer avec une œuvre ou le monologue émancipateur.
— 15h-15h30 Floriane Toussaint (Université Paris 3 / Université Paris Diderot), Polyphonie, dialogisme, monologue et dialogue en jeu dans Crime et châtiment de Dostoïevski et Procès ivre de Koltès ».

15h30-16h Pause

— 16h30-17h Leili Anvar (Inalco), Le statut des récits de vie des mystiques où les monologues intérieurs sont rapportés par des tiers.
— 17h-17h30 Stéphanie Smadja (Université Paris Diderot), Un « monologue-dialogue » au féminin, de Cocteau à Simone de Beauvoir.
— 17h30 Frédéric Andrau (Metteur en scène, comédien), Quelques conseils utiles aux élèves huissiers, une satire par Lydie Salvayre.
— 18h45 Clôture : Régis Salado (Univ. Paris Diderot) et Pierre-Louis Patoine (Université Paris 3). Jacqueline Nacache, Directrice du CERILAC, Université Paris Diderot.


arnaud maïsetti - 1er mai 2016

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arnaud maïsetti | carnets




[1Émile Benveniste, « L’appareil formel de l’énonciation », Problèmes de linguistique générale 2 (1970), Paris, Gallimard, Tel, 1998, p. 85.

par le milieu

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