dans le silence d’écrire
26 juin 2016


Il n’y a de composition que musicale

Duras [1]

Il faut imaginer la chaleur : insupportable et pesante. Pour rentrer d’Aix vers Marseille, c’est presque trente minutes ; mais à cette heure, il faut parfois plus d’une heure – quand il n’y a pas d’accident à l’entrée de la ville : une fois par semaine, à l’entrée de la ville, ce n’est pas rare –, et le bus est plein, et la lumière aveuglante.

Je m’assois à l’avant, l’homme à la fenêtre semble jeune, plus jeune que moi peut-être ; je ne sais pas. Il gardera le silence l’heure entière, penché sur lui-même. Il ne lèvera jamais les yeux sur le dehors – nous sommes du mauvais côté, celui qui nous empêche de voir la mer et la skyline à hauteur de la Joliette.

Non, tout le trajet, pendant que je lirai, lentement (les pourparlers de Deleuze), lui noircira sur des feuilles volantes au crayon noir des partitions vierges. Et souvent, je regarderai, à la dérobée.

Écrire suppose la solitude, et le temps – une plage de temps posée devant soi sans bord ni frontière : écrire exige la qualité de temps de la nuit, et sa fatigue, le dépôt de la vie après qu’elle a eu lieu pour mieux ensuite appeler des forces dans la vie qui va avoir lieu – ; écrire demande ce que la vie n’est pas, et c’est pourquoi aussi écrire voudrait qu’on arrête d’écrire. Le jeune homme à côté de moi écrit, c’est tout le miracle, dans la chaleur, les bruits des conversations et les ralentissements du bus.

Il écrit patiemment, acharné sur chaque note : il corrige, il reprend, il passe parfois quelques minutes sans rien noter mais il écrit encore, c’est encore écrire que ce silence penché sur la justesse de la note à venir, ou comme la note posée exige une autre qui la relance et la brise : tout cela que je fantasme sans rien savoir de cette écriture qui m’est étrangère. Si je sais lire la musique, je ne sais rien des règles de composition et suis incapable de la déchiffrer intérieurement, sans instrument. Lui, sur les différentes portées, écrit pour différents instruments – leçon, là encore : au théâtre, on voudrait justement l’adresse et les rôles pour ne pas avoir à se préférer, pour lutter contre soi-même qui prend souvent bien de trop de place (qui est partout dans les romans insipides des rentrées littéraires où ne résonnent faiblement que des froissements d’âme). Écrire pour le jeune homme, c’était surtout trouver la justesse pour chaque espace et dans l’écho formé ensemble chercher les frictions et les déchirures, les ruptures, ou les bascules.

Une heure durant, il a écrit, sans un regard pour rien d’autre.

C’était écrire.

Je ne saurai pas écrire dans le bus – à peine rédiger, oui, des notes peut-être, mais rien qui concerne de près la composition d’un texte. La présence des autres empêche : elle me renvoie sans cesse à ma propre individualité, ce que précisément je voudrais traverser.

Je pense désormais à ce jeune homme, au silence qu’il portait : j’imagine combien mentalement la musique prenait toute la place au milieu de la chaleur. Mon imagination cède pourtant : et je ne saurai jamais les notes et les accords, et la couleur et les puissances ou les faiblesses qui constituaient ces feuillets noircis.

Vendredi, en rentrant d’un autre trajet depuis Aix — il en reste quelques uns encore jusqu’à mi juillet Avignon – cette jeune fille devant moi ne quittera pas son écran des yeux. D’abord pour les mails, les textos, puis, vers le milieu du trajet, elle cherchera longuement, longuement sur Youtube une vidéo : une sourate qu’elle écoutera en boucle jusqu’à Marseille en priant le long du soir qui tombait dans la mer.


arnaud maïsetti - 26 juin 2016

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[1« Dans tous les cas, c’est ce rajustement au livre qui est d’ordre musical. Si on ne fait pas cela, on peut toujours faire les autres livres, ceux dont le sujet n’est pas l’écriture. Mais c’est des choses autres que des livres, c’est d’autre gens, une autre consommation, une autre morale, une autre société, sans liens, sans descendance ni fraternité, subie par ses sujets dans un isolement historique, fatal, et qui a déjà été vécu ailleurs, dans des instances de l’histoire de la pensée ou dans celles du pouvoir. Mais ce n’est pas l’écriture, la liberté. » (Entretien avec le Nouvel Observateur, au sujet de L’Amant.

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