Arles, corps et âmes en secret
12 juillet 2016



[/Je n’ai pas pu percer le mur de mon miroir
Il m’a fallu apprendre mot par mot la vie
Comme on oublie

Paul Éluard
/]

Ici on est cerné par l’image : et là aussi. Arles. On est suivi comme son ombre par des ombres de visages immobiles et lointains, ou proches, gros plan, grand angle, panoramiques – et d’une rue à l’autre, dans la ville brûlante, sur les murs sont les images qui tiennent les murs levés et la ville haute et droite.

Dans Arles, les arènes font le tour de la ville : et les affiches partout en appellent au désir. La fascination terrible que j’ai pour les photographes est ici tout ce que je possède. La beauté qu’ils soulèvent – les regards qui forent dans l’instant pour rejoindre dans l’éclat de l’impermanence quelque chose de décisif qui insiste, insistera longtemps après l’image. Dans Arles, je marche dans la chaleur et je ne suis pas seul. Autour sont les visages des murs, autour vacille le désir qui entre les rues se faufile et emprunte aux visages le visage du désir, et de la soif, à en perdre tout contrôle.

Arles : dans les galeries, les maisons de maître, les cours, les impasses : les photographies crient dans le silence de leur image les récits que raconte le monde, celui qui serait le nôtre si on pouvait le voir : on voit sur elles le temps posé comme un drap sur un corps immobile dans le sommeil, et comme l’amour qui vient encore et afflue. Sur chacune des images, on tombe et on se relève.

Dans Arles qui s’ouvre en deux au lent souffle des chaleurs, corps désirable allongé dans midi, la soif est ce qui tient lieu d’en-allée : sur les murs encore et encore des images, encore des visages et des corps, encore sur tout cela la soif d’aller dans le monde, d’y pénétrer plus avant le secret toujours mieux gardé de ses formes.

Il y aurait un nom pour cette énigme que les photographes traquent et parfois scellent en voulant la lever : on ne sait pas ce nom. Il tient à peu d’entre eux la force d’embrasser tout entier le réel, à pleine lèvres s’en approcher, et mordre peut-être la pulpe enfiévrée de nos vies. Il faudrait avoir le courage de saisir au poignet la beauté qui passe, demeure au seuil d’une vie cette vie qu’on pourrait rejoindre – que les photographes gardent le secret encore à bout portant, et nous le livrent, comme une ombre d’ombre : on sera là, dans Arles, à en suivre les traces, et désirer le désir.


arnaud maïsetti - 12 juillet 2016

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