Pour un enseignement de création littéraire
24 novembre 2009



Belle confiance de l’UFR de Lettres, Arts & Cinéma, de l’Université Paris VII, qui soutient le projet qu’un ami enseignant et moi avons soumis au printemps dernier : créer un Master Pro de création littéraire, organiser un cursus à mi-chemin des ateliers d’écriture et des cours de littérature.
En attendant que le projet suive son cours (administratif...), cet espace ici pour recueillir notes et avant-projet.

1.
Usage de la langue : que le texte source soit d’emblée abordé comme incitation à l’écriture, à son écriture ; pas seulement, pas uniquement, comme réflexion critique, mais en tant que réflexion de l’écriture sur sa construction.

2.
Usage du texte source : le texte étudié ne l’est plus comme réceptacle de questions théoriques (le texte censé appliquer une méthode donnée, ou proposer telle solution à tel problème énoncé en amont par la critique), mais comme proposition d’écriture visant à forger son propre problème. Le texte n’est pas situé par rapport à un enjeu, il (se) donne la situation de cet enjeu.

3.
Usage de la critique : c’est la critique qui en retour recueille et réfléchit le texte. Ce discours n’est donc pas de fait évacué, au contraire. Il est réinvesti comme proposition de lecture du texte. La critique ne saurait être une clé qui forgerait la serrure du texte à son image : mais disposition du regard, mouvement de la porte battante entre le texte et le réel qu’il affronte.

4.
Usage de soi. « On écrit toujours avec de soi » (Barthes). L’écriture ne saurait être confession essentiellement, et le texte source, prétexte à du soi. Mais confrontation de la langue à sa langue, et construction progressive d’une résistance aux paroles : d’une rhétorique en propre.

Je suppose qu’il s’agit de sauver quelques jeunes hommes du suicide et quelques autres de l’entrée aux flics ou aux pompiers. Je pense à ceux qui se suicident par dégoût, parce qu’ils trouvent que « les autres » ont trop de part en eux-mêmes. On peut leur dire : donner tout au moins la parole à la minorité de vous-mêmes. Soyez poètes. Ils répondront : mais c’est là surtout, c’est là encore que je sens les autres en moi-même, lorsque je cherche à m’exprimer, je n’y parviens pas. Les paroles sont toutes faites et s’expriment : elles ne m’expriment point. Là encore , j’étouffe. C’est alors qu’enseigner l’art de résister aux paroles devient utile, l’art de ne dire que ce que l’on veut dire, l’art de les violenter et de les soumettre. Somme toute fonder une rhétorique, ou plutôt apprendre à chacun l’art de fonder sa propre rhétorique, une œuvre de salut public. Cela sauve les seules, les rares personnes qu’il importe de sauver : celles qui ont la conscience et le souci et le dégoût des autres en eux-mêmes. Celles qui peuvent faire avancer l’esprit, et à proprement parler changer la face des choses.
Francis Ponge, Proêmes

5.
Usage de l’histoire littéraire. Le cloisonnement en siècles d’une part, en genres d’autre part, ne saurait être un préalable à un enseignement de création littéraire. L’historicisation du texte, si ce n’est un terme, peut constituer du moins une perspective, au sens pictural du terme. En prenant le parti du texte, sa situation par rapport à une histoire est essentielle dans la mesure de sa compréhension, et non de sa pratique. L’hypothèse qu’on posera : que le mouvement à la source de l’écriture d’un texte est le même : son moment (au sens que la physique donne à ce mot : l’impulsion) est toujours ce geste de déportation de la vie vers le langage et dans le langage, qui restitue une part de cette vie en retour. C’est ce mouvement qu’on interroge, et c’est cette part qu’on voudrait rejoindre. L’histoire littéraire questionne l’inscription du texte à un temps, pas l’énigme par laquelle elle s’en arrache.

6.
Usage de la syntaxe. Ayant parlé de l’amont de l’écriture, il faudrait maintenant la considérer en aval. Considérant que toute œuvre est écrite dans une sorte de langue étrangère (Proust), et qu’il n’y a pas d’écriture qui pousse la syntaxe dans ses limites (Deleuze), c’est l’étrangeté de la langue par rapport à elle-même qu’on questionnera nécessairement, et ce sont ces limites qu’on abordera. On posera naturellement ces questions dans un processus : cela ne saurait être envisagé en effet que si dans un premier temps la langue et l’écriture sont situés par rapport à eux-mêmes (leur norme). La finalité serait moins la production d’œuvre littéraire que l’usage de la langue : il importe de toute manière de reconnaître la langue pour mieux l’éprouver dans son possible et ses limites.

7.
Usage de la lecture. Lire un texte, ce serait donc retrouver le geste qui l’a construit dans sa nécessité, et ce par quoi il rend lisible le monde. Il ne s’agit pas de se mettre à la recherche d’indices qui justifieraient la théorie littéraire, mais en quête des signes par lesquelles on va le saisir ensuite dans l’écriture. Dès lors, l’écriture enclenchée n’est réécriture de ce texte que dans la mesure où le texte premier était réécriture du réel. C’est-à-dire qu’on n’invitera pas à réécrire des thèmes ou des motifs, mais la situation d’écriture du texte premier, sa position dans l’espace qu’il se donne. C’est en ce sens que l’enseignement de création littéraire n’invite pas à l’application de recette — méthodologie livrée clé en main à usage immédiat — mais se voudrait un apprentissage de reconnaissance, manière de lire à travers l’écriture : et c’est en ce sens aussi qu’elle rejoint et complète l’enseignement de la littérature par la critique ou la théorie.

arnaud maïsetti - 24 novembre 2009

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