Alep | élégie des villes tombées
15 décembre 2016


Le paradis des orages s’effondre. Les sauvages dansent sans cesse la fête de la nuit. Et une heure je suis descendu dans le mouvement d’un boulevard de Bagdad où des compagnies ont chanté la joie du travail nouveau, sous une brise épaisse, circulant sans pouvoir éluder les fabuleux fantômes des monts où l’on a dû se retrouver.

Rimbaud, ’Villes I’, Illuminations


Car les villes meurent aussi, et sous nos yeux. Rayées de la surface de la carte, des villes entières : aujourd’hui Alep. Mais ce ne sont pas les villes qu’on devrait pleurer, plutôt ceux qui les ont rêvées et levées et peuplées. Il est vrai que dans nos villes d’ici, on pleure plus facilement des ruines que des hommes. Face aux vestiges de Palmyre les corps d’Alep pèsent peu – et cela enrage aussi, et il faudrait hurler contre les larmes versées pour les ruines qui tarissent ceux qui ne tombent jamais pour les hommes.

On hurle tant ces jours, ces mois : de douleur, de peur, d’horreur : d’impuissance à chaque fois. Quels hurlements seront aussi des sursauts pour relever les pierres et les lever de nouveau, et les jeter encore à la face des vivants qui égorgent les villes comme des hommes, et des hommes comme des enfants.

Face à la carte du monde aussi, on pourrait hurler : l’indifférence du monde est déjà une réponse. C’est l’invention de notre siècle : le rétrécissement de la terre. Hier, on lançait des bateaux sur la mer pour affronter les monstres marins dessinés sur les noirs de la carte et on désirait ouvrir des routes vers les Indes, on trouvait des continents entiers qui n’appelaient qu’à s’ouvrir encore. Les Peuples Natifs découvraient Christophe Colomb et la rage de l’Europe Chrétienne à faire plier genoux devant un dieu mort en supplicié. On appellerait cela bientôt l’Histoire. Et puis l’Histoire est devenue l’actualité en armes. Notre siècle a noirci la carte du monde. Impossible désormais pour nous d’Europe d’aller au Sud du Sahara et à l’Est des Dardanelles si on n’est pas soldat. La frontière entre la Turquie et la Syrie est un bord du monde : au-delà sont les monstres marins et terrestres qui dévorent tout.

Je peux faire la liste des villes que je ne verrai jamais, qui sont autant de merveilles englouties pour toujours sous le tapis des bombes ou derrière les murs des fanatiques de part et d’autre du monde. Hier Bagdad, et tout ce qui sous l’Euphrate coule : puis Tombouctou au sud, Téhéran à l’Est, et Damas, et tout ce qui est au-delà des Lybans désormais. Que reste-il à voir ? Villes qui étaient des rêves, ne sont plus que des interdits. Alors vite que ces rêves de villes soient des communes par delà terres, mers, guerres.

Irai-je un jour me recueillir sur la tombe d’Hâfez ?

Alep tombe, non pas en silence – c’est notre Histoire, il faudra ensuite en recevoir la charge et le deuil. Il faudra construire un monde aussi sur ces crimes et ces ruines, sur ces images de ville échouées sur de la pierre et de la poussière qui recouvrent les corps. Il faudra inventer nos soulèvements, communiste des esprits, sur ces hurlements, aussi.

L’élégie des villes scande notre appartenance à ce monde : Srebrenica, Gaza, Mossoul. Alep. Laquelle demain ?

À chaque ville qui tombe, des milliers d’hommes à la fois. Certains voudraient faire le tri : disent ces hommes d’Alep sont des bourreaux aussi, qu’ils tombent avec leur ville. On ne s’habituera pas à ces crimes qui redoublent le crime, à ces crachats par delà la tombe et à l’abri des villes d’ici. Mais en face, on n’a que de l’impuissance à opposer : ce soir, ils éteignent la Tour Eiffel. Tout est vain, bien sûr, de nos actions d’ici si elles ne concernent qu’ici : mais quand la vanité s’expose et se pare, il n’y aura pas assez de cendre pour se couvrir le visage.

Je regarde ce soir des images d’Alep d’hier et d’aujourd’hui : tout dévisage et me fait honte comme le fait aussi de regarder des images d’Alep d’hier et d’aujourd’hui. Dans Alep, il y a À l’aide : et l’écho se tait, partout.Oui, le cœur des hommes change moins vite, hélas, que les ruines des villes de notre temps.


arnaud maïsetti - 15 décembre 2016

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