Lieu | mouvement, mais sans verbe #2
20 décembre 2016



Atelier d’écriture proposé par François Bon sur le Tiers Livre– Cycle d’hiver sur le lieu.

— Présentation du cycle
— Première proposition : lieu point-virgule lieu

Deuxième proposition : avec Gracq et Rimbaud, l’enjeu d’un trajet par images fixes, ou comment écrire un récit déplacé dans le réel qu’il représente. Et pour cela, le retrait du verbe, ou seulement dans relatives ou à l’infinitif. Contrainte syntaxique mais levier pour l’imaginaire. Et cette ultime proposition : se plonger dans le passé, recomposer souvenirs via les détails par lesquels un lieu est aussi une sensation, une mémoire. Pour moi, ce trajet secret, le long de la Moselle où à 16 ans aller puiser ce que j’ignorais alors.


[/Bords de Moselle/]

Des pensées avec le crépuscule – du mot crépuscule, qui tombe avec le soir chaque soir dans l’eau sale du fleuve en bas des marches où se retrouver pour respirer avec le fleuve ce crépuscule d’automne, de l’hiver jusqu’au printemps de ces seize ans. La ville allongée derrière soi, laissée flottante à la surface des choses. Sous un pont, un vieux type toujours différent, toujours ivre mort, pas assez ivre pour se lancer dans le fleuve, pas assez mort pour terrifier et insulter et pleurer parfois aussi et hurler en moi à jamais. Rien que la berge et ses pavés mauvais où marcher tient du miracle et de l’épuisement. Ce virage main gauche qui encerclera la ville, le prendre et saisir la ville d’en bas, l’eau croupissante du fleuve où s’amassent l’adolescence, sa colère silencieuse encore, pas pour longtemps. La musique forte dans les oreilles qui hurle en anglais la folk désespérée d’autres années sur d’autres continents, mais ici conduisant chaque pas jusqu’à cet angle précis, face la gare de Thionville – au-dessus de moi, voies terminus, quais inutiles tant qu’ils ne conduisent pas à Paris. Sous le pas le quai sans nom enfoncé soudain dans le fleuve : pas d’autres choix que de remonter, y déposer les dernières pensées du crépuscule, y jeter chaque soir un peu de l’adolescence tout entière, la laisser dériver vers Paris peut-être où la relever tiendra de l’épuisement encore et du miracle encore, et d’autres choses, comment savoir, rejoindre peut-être, oui, bientôt, un soir après l’autre, rejoindre ce bientôt.


arnaud maïsetti - 20 décembre 2016

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