Layla, à présent je suis au fond du monde | notes en création
10 décembre 2015



Notes de travail en cours d’écriture de la pièce Layla, à présent je suis au fond du monde, co-écrite avec Jérémie Scheidler – pendant une résidence à la Traverse, Centre d’Art Contemporain d’Alfortville.

Ces notes sont rédigées à partir d’un échange avec Jérémie Scheidler.


Ce ne peut-être que la fin du monde, en avançant.

Layla est en-avant. Elle est avance sur le monde (et les trains qui passent), sur sa famille (si loin), sur elle (et son discours) : sa marche est une allée qui disperse en arrière d’elle toutes attaches. Elle n’a pas de direction, elle est la direction. Paris où elle va n’est qu’un levier capable de soulever en elle ce qui la leste ici-bas. Quand elle quitte sa ville d’enfance, elle part, au petit bonheur la chance pour ce qu’elle imagine être le centre du monde, la centralité du réel.
Sa parole produit l’accélération que sa vie a accompli. Le récit de Layla est autant la formulation de cette en-avant que le mouvement même de cette avancée vers le monde, vers le toujours-plus de monde. À ce titre, le récit comme marche possède un rythme en accroissement croissant : plus on avance dans le récit, plus les événements racontés se font précis, et plus le rythme s’accélère. La courbe de la parole rejoint celle de la fable jusqu’au point d’incandescence et d’intensité absolue où tout s’arrête (parce que tout s’est réalisé) : la mise en nu, et le recouvrement par la terre, au bord de la route. Là, quelque chose se réalise et s’accomplit (la marche, dans l’immobilité), là quelque chose s’annule aussi et se recouvre (les origines, par les terres), là surtout quelque chose s’invente et se produit (l’identité, choisi en propre) « Allons ! La marche, le fardeau, le désert, l’ennui et la colère. »

La source et le moteur de cet avant pourrait être la colère. Une colère non pas sans objet, mais portant sur tout objet. Une fureur. La colère est la trajectoire de cette marche : c’est la colère impalpable et tue durant toute sa jeunesse, contenue toute sa vie – colère contre ses origines, contre sa destiné vécue comme injuste, issue d’un malentendu entre elle et le dieu, colère contre le monde et la société – que le récit / la trajectoire de cette journée va se libérer, se formuler, se traverser …
Là réside l’appel du film Titanic, le déclencheur : “à l’intérieur je hurlais”, dit le personnage, qui parle dans la bouche de Layla. Si elle décide de changer sa couleur de cheveux pour adopter celle de ce personnage, c’est pour rejoindre cette colère en partage, habité le rôle qui saura dire les paroles de cette colère.
Et quand, sur les magazines, les people semblent “enfin heureux”, c’est cette colère qui soudain s’ajuste et s’accorde au monde.
Traverser sa colère et la dire : tel pourrait être le projet de l’en-allé de Layla : libérer cette colère et lui donner une forme / force dans la vie, lui donner un contenu et un support. Prononcer et éprouver le hurlement non comme féroce refus, mais comme arrachement et conquête.
C’est pourquoi il importe de donner une couleur à la colère de Layla.
« Je veux la liberté dans le salut : comment la poursuivre ? »
La couleur de cette colère parait bien être celle la libération, qui est l’autre nom du déploiement d’une énergie vitale. Pour Layla, cette libération est un affranchissement : littéralement une désaliénation. Ce que l’on nomme folie n’est qu’une manière pour elle de ne plus être aliénée.
« Ainsi donc, que les aliénistes se rassurent, je suis fou même pour la folie car la conscience m’a toujours résisté, dans chacun de ses moindres plis. » [1]
Cette liberté – qui est le salut de Layla pour échapper à ce monde qui la condamne (à n’être qu’elle-même) n’est jamais abstraite, elle passe dans le corps, par une libération progressive : un constant et gradué dénuement…
D’abord : dénuement de ses cheveux, qu’elle colore pour travestir, ensuite : les peintres (rejouant par là une scène de Titanic – jouant dans son corps la fiction pour reprendre possession du réel) : mais ce dénuement est ressenti comme une violence parce qu’il est encore soumis au regard des autres : enfin : le dénuement intégral sous la pluie qui nettoie le monde.
La nudité est pour elle le signe de la plus grande libération, et le symptôme qui se retourne contre elle de la plus grande aliénation (quand plus tard à l’hôpital, où ne règne aucune intimité, elle éprouvera comme une considérable agression le regard posé sur son corps nu)
Ce dénuement n’a lieu (et n’a de fonction) que pour l’invention d’un autre corps, d’une autre peau : c’est quand elle se recouvre de terre qu’elle trouve le lieu où s’invente l’origine qu’elle produit.

Là est le projet de Layla dans sa fuite : libérer sa fureur contre ses origines (polarité négative) ; trouver un endroit et un corps où renaître.
Toutes les rencontres de Layla dans son chemin sont des étapes initiatiques sur le chemin de cette nuit obscure, cette nuit obscure consiste à traverser les épreuves de douleur pour s’en arracher.
Ainsi suit-elle la dramaturgie liturgique d’un drame à stations. Encore faut-il entendre cette dramaturgie comme une liturgie noire, inversée (la traversée d’une saison en enfer), et non paradis mystique. La sainteté de Layla est exemplaire dans la mesure où elle est une anti-sainteté. Dans cette nuit obscure qui éprouve à chaque étape un abandon, une mise à nu, et une conquête, il lui importe d’aller jusqu’à l’extrême limite de cet abandon et cette nudité dans le corps. Juste avant le dénuement total de son corps, elle fait l’épreuve d’une sorte de transfiguration, en voyant dans le rétroviseur de la voiture qui la conduit, puis en vrai son visage changer… Cette transfiguration/défiguration correspond autant à la multiplicité de ses visages qu’à leur annulation : il s’agit avant tout de s’en délivrer, abandonner le visage qui est l’assignation la plus inaliénable, et s’arracher à elle-même jusqu’à ce point.
« Mais les élus, comment nous recevraient-ils ? Or il y a des gens hargneux et joyeux, de faux élus, puisqu’il nous faut de l’audace ou de l’humilité pour les aborder. Ce sont les seuls élus. Ce ne sont pas des bénisseurs ! »
— Je pense que Layla est habitée de la certitude, un peu honteuse, d’être particulière, d’être appelée à un destin hors du commun. Sa trajectoire est peut-être celle de quelqu’un qui veut se sortir du commun : processus d’individuation (Foucault)
Tous les personnages rencontrés sont plus ou moins Layla elle-même, des projections : SAUF (peut-être), l’Arabe Classe, projection en opposition (alors que les autres personnages sont bienveillants)
« Son jour ! l’abolition de toutes souffrances sonores et mouvantes dans la musique plus intense. »

La question CENTRALE est celle de l’intensité, la recherche de l’intensité des sensations par Layla, la recherche d’un point, ou d’un plan d’intensité maximale. C’est la recherche de la vie. C’est chercher à se sentir vivante, à chaque instant.“L’intensité des sensations est précisément ce qui détruit l’ordre” (G. Bataille)
L’intensité, c’est à la fois un concept fort concret, mais qui reste à la fois une énigme :
Intensité : jonction, seuil au-delà duquel la parole cesse. Relation la plus étroite possible avec la “présence réelle”. En parfait accord avec ce qui n’a pas de nom, l’immensité, le tout, l’infime. Mais aussi espace de risque, parce qu’espace d’abolition (de soi). La subjectivité s’abîme dans l’intensité. Brancher son corps à une énergie. Brancher un questionnement intime à un questionnement politique, à celui de l’altérité, celui du corps… : tout ça se cristallise, se condense, et la résistance de cette intensité, c’est son corps. La dépense (Bataille). Le somptuaire.

arnaud maïsetti - 10 décembre 2015

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[1Antonin Artaud : Les Malades et les médecins, in : Œuvres (Quarto Gallimard), op. cit., p. 1088.

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