il y était presque
1er mai 2017



Le vrai chemin passe par-dessus une corde qui n’est pas tendue en hauteur, mais presque au ras du sol. Elle semble plus faite pour faire trébucher que pour être franchie.

Kafka

Leonard Cohen, Almost like the Blues


Évidemment, on ne cherche pas les signes, ce sont eux qui vous trouvent et vous jettent au visage leur énigme, leur évidence. Dans le métro presque vide, rien que le jour vide, perdu entre deux dates, les défilés et les colères, et les injonctions qui rendent la colère plus lourde encore, et l’intelligence des temps plus incertaine, plus rageuse aussi.

Le type en face de moi, pendant plusieurs stations, fera tourner entre ses mains le travail de plusieurs heures, de jours, d’une vie entière à mes yeux qui ne savent rien de cet art. Il ne semble pas accablé par l’échec, cherche encore à le transformer en triomphe, en joie. Mais je sais bien, moi, qu’en déplaçant une seule de ses lignes il devra tout reprendre et tout recommencer. Le type, sans émotion, cherche une solution au marasme où l’a jeté toute sa patience, toute sa foi dans la possibilité de réduire en poussière l’arbitraire et le chaos.

Il en va peut-être de l’alignement des couleurs comme de celui des astres : on n’y pourrait rien, on pourrait presque le déjouer, et tout tiendrait dans le presque : notre lassitude et les forces qu’on y mettrait tout de même pour le vaincre. Parce que c’est aussi contre l’idée qu’on n’y peut rien qu’il faut lutter, et on lutte quand même. Dans la forêt des signes où on avance, on trouve des arbres plus terribles et simples que d’autres, moins sûr d’eux mêmes, gravés de symboles d’enfant qu’on reçoit comme un message, mais dans une langue étrangère.

Aujourd’hui, dans les rues qui ont marché d’une colère à l’autre, les débordements contre l’organisation fatale du réel n’ont pas eu lieu ; pas encore - pas vraiment. Un premier mai comme un autre, au milieu d’autres, après d’autres. Oui, et après ?

De Paris à Amiens, rien qu’un soir qui tombe, et le jour avec lui : au milieu, on ne sait ce qui relève de la veille encore ou du lendemain déjà. Les réseaux sociaux bruissent de conversations où chacun mesure son importance. Sans doute elle l’est. D’où vient pourtant l’envie de faire silence et retraite - et de garder ses meilleures forces pour d’autres batailles ?

Le soir donc à Amiens, vide : les rues, les cafés, les places. Où sont ceux qui vivent là ? Rêve dans la marche où je me perds autour de la cathédrale (elle me fait penser à Strasbourg) d’une ville vide, vidée, d’où tous seraient partis, sans raison, une obstinée sécession, brusque et sans éclat. Dans cette pensée, je me perds aussi.

Au pied de la cathédrale soudain, par hasard, personne non plus. Sauf un type, au loin, seul qui attend peut-être, ou qui n’attend plus.

C’est l’autre image de ce jour, avec l’homme dont le cube entre les mains était resté clos sur son mystère : une autre image d’un autre mystère, d’un plus grand mystère encore parce que il n’était peut-être d’aucun mystère.

Quand je rentre dans l’hôtel, la vue depuis le 10ème étage de la chambre est noire, on voit des lumières aux fenêtres et les télévisions crépitent des nouvelles déjà anciennes et stériles du jour définitivement passé. Ce n’est pas demain qui a été annulé, mais hier.

Décidément, il ne reste qu’aujourd’hui, il ne restera toujours qu’aujourd’hui. Et si aujourd’hui n’a donné lieu à rien, tâche à l’aujourd’hui d’après d’en prendre la relève.


arnaud maïsetti - 1er mai 2017

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