« Nous nous réveillons dans le noir. Et ça ne change rien » | Revue D’Ici Là, n°1
septembre 2008




La Revue d’Ici là est un ouvrage collectif numérique publié et diffusé sur publie.net. Le travail éditorial et graphique est assuré par Pierre Ménard.

Chaque numéro porte sur une phrase qui sert d’incitations aux auteurs, plasticiens, poètes, et essayistes.

Pour le numéro 1 : "Nous dormons notre vie d’un sommeil sans rêves".

Le texte de présentation de la revue se trouve là,
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« Interroger l’habituel. Mais justement, nous y sommes habitués. Nous ne l’interrogeons pas, il ne nous interroge pas, il semble ne pas faire problème, nous le vivons sans y penser, comme s’il ne véhiculait ni question ni réponse, comme s’il n’était porteur d’aucune information. Ce n’est même plus du conditionnement, c’est de l’anesthésie. Nous dormons notre vie d’un sommeil sans rêves. Mais où est-elle notre vie ? Où est notre corps ? Où est notre espace. »
G. Perec

Nous nous réveillons dans le noir. Et ça ne change rien. Les yeux portés devant loin devant ne trouvent que les murs, l’opacité invisible du noir encore. De l’autre côté de la fenêtre, le bruissement continu du dehors, du matin qui commence sur le soir presque achevé. Le commencement dure. Il ne s’arrête jamais sur autre chose que lui-même. Nous savons que rien n’a changé – la nuit n’a rien lavé. Nous nous réveillons dans le monde et tout est déjà en place. Le noir du matin est là, sereinement appuyé contre les murs, les rapprochant presque. Nous nous réveillons, et nous ouvrons les yeux, autour de nous dressé dans l’immobilité et l’abrutissement – l’ouverture des yeux marque le réveil : nous regardons autour de nous le même matin semblable au monde depuis toujours. Et nous ne reconnaissons rien. Il faut quelques minutes. Le pied posé dans le réveil, il faut quelques instants pour retrouver l’équilibre des choses, retrouver leur nom, leur épaisseur. Du noir sur les murs appliqué sur les parois du matin. Du blanc mat sur les recoins des fenêtres. Chaque chose à sa place. Nous nous levons plus fatigués encore que la veille au soir. Le mur se met en mouvement, déplace un peu de silence – chaque chose à sa place. Passe le vague dépit de n’être pas ailleurs : nous voulions un abri, un lieu où se cacher et attendre, observer de loin les secousses, mais c’est toujours dans le ventre, l’endroit où les secousses prennent : c’est toujours d’ici que le matin paraît le plus loin, le moins abordable, mais nous sommes le matin, nous sommes nous même une part de lui arraché aux autres, un fragment d’appartenance au temps qui nous désigne, solitudes en partage. C’est toujours le matin, paroi d’ombres contre la nuit, reflet de ses rayons qui s’étalent, et nous ne fuyons pas. Tout est si lourd. Et le ciel qui s’écrase sur la ville, et la chaleur qui monte déjà du sol – par où fuir. Nous tenons sur nos jambes comme en équilibre au dessus du vide, et nous marchons à peine, un pas après l’autre, à peine. La fatigue ne disparaît plus. Une fois qu’elle s’est posée, elle ne s’en ira plus. Nous nous sommes un jour réveillés dans le noir et le rêve s’est poursuivi, mais le monde avait pris toute la place – le rêve que le monde fait depuis lors pour nous ne connaît pas de repos. C’est l’évidence qu’on ne contourne pas, qu’on ne saisit jamais qu’en retard, et qui s’impose à nous comme à rebours de soi, la peau qui nous couvre et qui nous porte si froid. La couverture tirée en vain sur nos jambes. Nous nous réveillons dans le noir et sur les murs pèsent de tout leur poids le matin et la nuit, leurs fatigues écroulées sur nos poitrines. Nous ignorons pourquoi. Ce dont nous sommes sûrs, c’est que nous ne venons pas d’ici. Mais c’est toujours ici que nous nous retrouvons, au matin déjà tout gorgé d’habitude, de gestes rituels qui accomplissent le temps. Nous ne reconnaissons rien. Le monde ne nous appartient pas. Nous nous réveillons au milieu du siècle. C’est sans cesse la même fatigue, la même opacité lente et ordonnée des choses, le même chaos qui s’organise pleinement en lui-même. Les gestes prennent la place du corps. L’eau coule le long de la peau, sur les cheveux ; on la voudrait plus chaude encore – qu’elle efface toute la nuit en arrachant plus de chair. Mais l’eau brûlante ne fait qu’engourdir davantage le corps. Le matin poursuit la cérémonie aveugle des rituels qui se font seuls. A mesure que l’eau coule sur nous, l’esprit vide se vide encore et encore. Dans nos paumes, l’eau se recueille et traverse, s’échappe pour tomber à nos pieds – mais nos mains ne désemplissent pas. Nous n’en avons pas fini avec le rêve de cette nuit : nous transformons pour nous seuls l’impression vague et incohérente du rêve en formulation possible d’une histoire qui prend corps ce matin avec le récit de notre vie – le rêve se déleste de lui-même pour devenir l’explication possible et acceptable d’un monde qui peu à peu ressemble au nôtre, acceptable, possible. L’eau ne lave que le corps. Le monde ressuyé par le rêve n’a besoin que de nous pour mettre en place ses trottoirs, ses habitudes, son déroulement patient et dérisoire. Dans la pièce, les murs sont maintenant recouverts d’une légère patine de lumière. Ligne verticale blanche pâle fragile prête à se rompre pourtant. Elle ne cesse pas de s’affermir. Elle commence à prendre la place de l’obscurité que le rêve avait fait naître en nous pour composer avec de l’oubli un peu de chaos. Elle finit par prendre le dessus. Trace sur le mur son éclat pur, délavé, évident. Dans le tête, le rêve de la nuit n’est plus qu’une histoire de plus. Quand on essaie de s’en souvenir, ce n’est qu’une image – un grand mur sans aspérité ni hauteur dressé depuis toujours et qui soudain sans bruit, se fend, coulisse, faille dans lequel on se souvient être passé, laissant derrière soi son corps possible, acceptable : le reste évanoui dans la peur, échoué sur le réveil.

arnaud maïsetti - septembre 2008

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