Rimbaud | vies imaginaires – #le caveau. Dernières fureurs
1er décembre 2017


Un projet : raconter les vies irracontées de Jean Nicolas Arthur Rimbaud.
Imaginer cette vie dans les silences qu’elle nous a laissés.
Tâcher de soulever à nous les forces réclamées à la vie après sa mort.

Se perdre dans
— le sommaire des textes
— le prologue du récit
— le premier chapitre : délires, suites et fin
— le deuxième chapitre : naissances, au nom du père
— le troisième chapitre : enfances, légendes d’Ardennes
— le quatrième chapitre : Roche, terre d’ancêtres
— le cinquième chapitre : Voyelles. L’école, la gloire et l’ennui
— le sixième chapitre : Izambard, le jeune maître et la classe du soir

— et mes autres rêves autour de Rimbaud

Ici, en désordre, l’avant-dernier chapitre

Le Caveau
Exhumation, miracle, dernières fureurs


C’est plusieurs années après le vent sur Marseille et les derniers délires des derniers mots, plusieurs saisons ravagées sur les villes – et que passent le vent, sa fureur et l’oubli sur le vent lui-même et la terre.
1900 est la porte du nouveau siècle promis à la perfection du genre humain, c’est sûr, et à la paix entre les hommes et à la gloire de Dieu.
Sur 1900, mai bourgeonne aux arbres de Charleville. La saison qui vient est celle des fleurs et des fruits, Pâques sera beau cette année, sans doute.

C’est le soir. Une vieille femme de soixante-quinze ans marche dans les allées désertes du nouveau cimetière de la ville. Habillée de noir, elle marche droit à son caveau.
Samedi déjà, elle était venue. Ce mardi, elle recommence. On ne sait pas pourquoi. L’accompagnent trois ouvriers qu’elle paiera pour la peine et dont elle achètera le silence.

Il est cinq heures.

Face au caveau elle s’arrête. Le nom sur les pierres est le sien – comme est sien tout ce qui s’étend dans les limites de l’enclos dessiné par les grilles : siens les corps déjà enterrés, et sienne la poussière, sienne la terre qui est dans la terre aussi. C’est son royaume. Elle regarde sans doute longtemps. À gauche et à droite sont deux stèles levées comme des arbres ; au centre, une pierre est posée qui les joint et les ancre au sol.
À gauche est la stèle de la Fille, à droite celle du Fils. Il y a sur chacune seulement les noms et les dates qui surmontent l’inscription qu’elle a fait graver comme un supplique ou un ordre : priez pour elle ; priez pour lui.
Et au centre, le Père, le Vieux.

Samedi, la Mère avait plongé les mains dans le cercueil de la Fille : et même dans le corps, et dans les chairs pourries, les os détachés, les cheveux.
Ce mardi, c’est pour la tombe du Fils qu’elle est là. La tombe à droite, l’Enfant dont le corps adulte est mutilé, la jambe laissée quelque part dans une fosse à Marseille, ou brûlée.

On descelle la pierre où est le cercueil de bois.
Et c’est le miracle.
La Mère le dira, le lendemain, dans une lettre terrible à sa fille Isabelle. Tout est intact. Le cercueil de l’Enfant n’a pas noirci comme les autres ; la croix dorée posée sur la tombe luit comme on l’a forgée et les reflets qu’on y trouve renvoient les regards au silence et le miracle à son énigme. La plaque d’argent sur laquelle elle avait fait inscrire le nom, Arthur Jean Nicolas Rimbaud est intacte aussi, ni souillée par la terre, l’humidité, la pluie infiltrée ici qui souille pourtant tout.

Ce miracle que la Mère a exhumé sera pour les siècles : la première elle est allée au tombeau du fils et bien d’autres après elle viendront demander des comptes – je ne parle pas des dévots qui viennent sur la tombe pour chercher l’irradiation perdue, mais je parle des autres, ceux qui penchés sur les textes, trouve toujours le même miracle : intact, le corps des lettres impeccablement déposé dans la poussière croissante de la langue, intacte la sidération des paroles jetées sur le vent et les saisons successives, intact toujours le corps vif des mots qui disent le vif d’un corps pour toujours furieusement lancé comme une douleur et un galop.

La Mère écrira dans la lettre demain :

« Le voilà bien placé ; il durera longtemps, à moins qu’il n’arrive quelque chose d’extraordinaire : Dieu est le Maître »

Et tous regardent, et tous en silence observent le silence et l’intact. Le corps dedans, est-ce qu’il l’est aussi ? Le visage et la poitrine, dévorés par les vers ou purs, intacts et vivants ?
On ne saura pas. Cette fois, la Mère ne voudra pas qu’on ouvre le cercueil pour plonger dans le ventre les mains et mesurer la pourriture. Non, elle laissera en l’état l’intact miracle.
D’ailleurs, bien vite, la Mère ne regarde plus. Et si elle observe le silence, ce n’est pas le même.
Elle, elle regarde ailleurs : cette place vide qui demeure au centre entre la tombe du Père et celle du Fils.
Car c’est pour cela qu’elle est là.

Elle regarde et soudain elle montre à l’ouvrier qui la regarde en silence, l’endroit exact, ici, au centre, entre le Père et l’Enfant : vous n’oublierez pas.
C’est là qu’elle veut reposer, demeurer dans la poussière en dessous des saisons et du vent.

Et puis, elle fait cette demande : qu’on me descende, que je touche la terre.

Maintenant ? Maintenant.

Deux ouvriers la saisissent doucement par les épaules, et un autre par les pieds : on la fait glisser lentement dans le caveau, et seule on la laisse ensuite dans les profondeurs de la terre. Combien de temps elle reste ainsi, on ne sait pas.
Elle ne dit rien. Peut-être elle touche la poussière, elle en mesure la force et du doigt déchiffre les secrets comme tous ces vivants qui sont allés au fond des Enfers. Peut-être elle regarde le ciel. Peut-être elle arrange le trou. Est-ce qu’elle dit quelques mots à son Fils ? Elle dit peut-être je suis là bientôt, ne t’en fais pas. Et de nouveau peut-être elle le console, peut-être elle sèche les larmes dans la poussière.

Enfin elle appelle : elle voudrait sortir maintenant. C’est très long, c’est plus délicat que pour l’entrée – c’est toujours plus long et plus délicat de sortir des profondeurs de la Terre qui d’y entrer.

Elle le dira, dans une autre lettre, datée du 1er juin, toujours à sa fille et comme pour s’en réjouir :

« la sortie du caveau a été plus difficile, car il est très profond. »


De cette visite aux Enfers, elle n’en dira pas davantage : elle est allée au fond du gouffre elle aussi, mais ce n’était pas pour éprouver sa foi et défier celle de Dieu. C’était plutôt pour repérer les lieux, en prévision, aménager la place, annoncer sa venue.

Le Deux août 1907 est un vendredi. On l’enterrera entre sa fille à gauche, son Fils à droite, auprès de son Père au centre : au lieu exact qu’elle avait montré du doigt à l’ouvrier qui observait le silence.
Dans le cimetière de Charleville repose désormais la Mère liée à son fils par la poussière qui préserve intacts l’or et les plaques d’argent au-dessous des saisons, indifférente aux vents furieux qui pour toujours n’emportent que le vent et la fureur, plus furieuse encore de ne jamais trouver le corps reposé dans la poussière intacte de Charleville.


arnaud maïsetti - 1er décembre 2017

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