Le Theatrum Mundi du web
28 mars 2018


Dans le cadre du colloque L’auteur•e à l’heure du numérique organisé par Stéphane Vial et Marcello Vitali-Rosati, qui a lieu à Nîmes les 28 et 29 mars, je proposerai ce texte, forme théâtrale pour donner forme à ce qui fabrique en moi les enjeux des écritures numériques tissés dans la métaphore théâtrale - qui n’est pas seulement métaphore, mais principe, mais délire.



Le théâtre est d’abord vide, plateau nu comme la ville sous la neige après le dernier métro quand la nuit la prend et l’emporte, comme on allume l’écran et que le site est encore à venir, qu’il ne possède qu’un nom de domaine, mais que tout est blanc, intact.

Nuit, la scène est à l’instant, comme autrefois elle était à Buthrote, ville d’Épire : en somme partout, si partout est ici, ailleurs, et maintenant, si maintenant est pour toujours là, quelque part possible, souterrainement imminent, prêt à surgir, comme ce qu’on crie en silence, le soir quand on seul — et que l’écran clignote dans la ville.

Une grande toile soudain se dessine au fond, qui lève la présence réelle d’images — non, pas d’images, mais de visions, et intérieures et pourquoi pas comme toujours : sauvages, la plupart, et tu sais pourquoi — ; puis peu à peu sur le plateau presque invisible dans le regard de chacun défilera l’immobilité des choses, la lenteur insoutenable de chaque heure emportée par le flux intarissable de chaque seconde — en temps réel, le temps passerait, réellement, et le monde, lui, serait comme de l’autre côté de soi, en coulisse, un rêve qui permet l’oubli, un souvenir peut-être, quelque chose comme des corps entassés.

À Cour, les corps entassés.
À Jardin, un jardin qui pousserait sauvagement comme de l’ombre sur la vie entière.
Au Centre, rien – car rien ne bouge au centre, rien ne bouge, jamais, au centre.
Aux bords du centre, tout aux bords, c’est là soudain que quelque chose frémira, le bruit de mains qui s’échappent le long d’un clavier, avanceraient comme dans le noir pour le repousser des mots qui diraient par exemple qu’aux bords du centre, tout aux bords, c’est là soudain que quelque chose frémit, le bruit de mains qui s’échappent le long d’un clavier, avanceraient comme dans le noir pour le repousser des mots.

Un homme prend la parole et la jette avant de disparaître, un autre la ramasse et voudrait dire qu’il parle, mais que ce n’est pas lui.

L’homme dit : je parle, mais ce n’est pas moi.

Et puis, il se tait.

Lentement, il regarde ce qui passe autour de lui.

Il faut imaginer que ce qui borde la scène, c’est le monde : et la scène comme un espace, mais intérieur ; et le monde comme ce qui vient le traverser et s’échappe, vers le dehors.

De ce monde émane le monde : c’est l’écran, c’est l’écriture : c’est l’écran quand il se fait écriture et que cette écriture a lieu au lieu même où le monde nous parvient et prend forme et prend corps, et s’amasse.

À sa surface tout surgit, tout se lève, tout se précipite vers le dedans, ou vers le dehors : on ne sait plus si le site est un dedans ou un dehors, on ne sait plus rien, seulement, on est dans le chaos des affrontements entre soi et ce qu’il faudra bien appeler la vie.

Tout en désordre, le monde qui se dresse de l’écran qu’est le plateau tout entier : des corps et des paroles, le fatras indistinct du réel, et parfois des beautés, et souvent le rien insignifiant des bavardages, les insultes commises en notre nom, tout cela qui se dresse, oui, et se jette sur l’homme.

Contre cela, il possède ses visions.

Et puis, il s’est armé d’autres choses ; lentement on comprend qu’on est au-dedans de lui, qu’on est dans le site de l’homme, que le site tâche d’affronter ce qui l’affronte, de mener combat avec le monde et avec lui — et que ce combat, l’homme a décidé de lui donner forme de mots, et d’images.
L’homme au milieu de lui-même s’est donc lentement levé comme le contraire du monde, on le voit sur son visage, et dans le moindre geste ; on le voit dans les gestes qu’il ne fait pas. Lui, il ne passe pas, il demeure. Il dit que c’est écrire.

Je demeure, j’écris.

Il dira cela, plus tard.

Le contraire du monde est partout sur lui et c’est d’abord l’arrêt du temps sur lui, et le regard sur les choses comme si elles allaient mourir, et les regarder les fait mourir, mais c’est tout ce qu’il sait faire – écrire et regarder les choses mourir, et écrire vient après le regard, comme pour faire de la mort non l’horizon, mais le socle et l’appui, alors il regarde, et on le voit regarder longtemps et que meurent les choses et que passe le temps, réel et insoupçonné des choses mortes par lui : mais en retour, regarder toutes ces choses mortes fabrique une vie qu’il accepte comme la sienne.

Pour tout ce qui suit ce moment-là, et jusqu’à la fin, on appellera cela écrire : regarder les choses mortes et prendre la parole qui passe, et faire passer les choses mortes du temps réel dans le temps vivant et perdu de son corps, par la parole tombée à ses pieds comme de la nuit qu’il aura relevé dans ses mains avançant dans le noir les mots sur le clavier pris dans la toile de ses visions sauvages, la plupart : écrire, ce serait tout cela.

Mais non pas écrire comme sur le papier quand l’encre sèche et que les lettres prennent forme de la fatigue de la main – non pas écrire comme autrefois on disait écrire, écrire debout à même ses lèvres, écrire pencher ou coucher, avec le poignet, avec les doigts trempés d’encre noire qui ne s’effaceront pas, avec tout ce qui s’écoule comme du sang et qui nommait le geste d’écrire et plus tard, on se pencherait à notre tour sur les mots écrits avec la main et on devinerait sous la rature la vérité, et dans le détour d’une lettre trop rapide la peur, l’effroi du mot et de soi – non pas écrire comme cela, plus jamais : écrire, pour lui qui est là devant nous, c’est désormais frapper avec tous ses doigts comme sur la paroi des murs, et il se souvient que la musique et l’écriture étaient sur les parois d’autres murs dressés d’ours et de bêtes fantastiques, sauvages toutes, la geste de la musique et de l’écriture ensemble, et que les hommes autrefois aussi crachaient sur les parois et crachaient sur leurs mains la bouche pleine de terre et de cendres qui formeraient ces premières lettres insensées de mains levées sur l’aube de tous les temps par quoi on est issu, et lui aussi, qui désormais frappe de ses dix doigts sur la paroi horizontale cette fois d’un clavier blanc sans jamais regarder ses mains, mais devant lui les mots qui dressent d’autres bêtes fantastiques, intérieures, d’autres mains négatives qui s’alignent les unes contre les autres sur la paroi tendue de la toile.

Il demeure et se souvient et songe à ses mains qui frappent dans le vide le vide ; et pendant qu’il regarde devant nous les choses mortes de la vie passée, pendant qu’il tâche dans le temps perdu de les regarder lentement et les faire passer dans son corps en visions, en sauvageries, une ligne lentement s’est jetée en travers de la gorge du monde, et de Cour à Jardin, un faisceau de lumière à hauteur d’homme s’est lancé en pure perte, comme par-dessus le gouffre de l’époque, la ligne droite qui longe les visions de l’homme, la ligne en droite ligne des choses passées, mais qui tracent horizon et qui possède même épaisseur que celle qui creuse la paume gauche de l’homme, et la même direction, et la même solitude.

Pendant toute la pièce, la ligne restera fragile et désemparée d’être là, mais là — et l’homme qui parlera, qui croisera d’autres hommes parmi les choses lentes du temps réel, parlera à l’ombre de la ligne, ligne qui indistinctement fabriquera d’autres lignes, lignes faisceaux et lignes désœuvrées, éperdues dans le destin des lignes qui s’en vont, qui s’arrachent de leur propre ligne — et c’est sous le dessin des lignes que l’homme continuera d’être et parlera.

Entrent à Cour et Jardin d’autres hommes que lui, et des femmes et même un chien, et même, pousse un arbre, soudain, de dessous le plateau – plateau légèrement penché vers nous, qui le regardons, et plateau qui insensiblement au même rythme des lignes continuera de se pencher, sans qu’on s’en aperçoive, plateau qui finira par être pente, et même clinamen – il y aurait, peut-être vers la fin, les mots transparents qui surgiront sur le mur du fond de la définition de clinamen arrachée à Wikipédia, définition aussi belle que le mot, mot aussi beau que sa réalité potentielle : et peut-être même que l’homme dira la définition, mais pour lui-même, et inouïe à tous, comme un secret qui dirait le lieu qui se dresse là, tout autour de lui et de nous, le lieu qui dit le contre-monde de la vie intérieure de la toile, le lieu qu’il habite quand il écrit, et qui le peuple, en toile, et sa loi, et sa rage : « clinamen : dans la physique épicurienne, le clinamen est un écart, une division (littéralement une déclinaison) spontanée des atomes par rapport à leur chute dans le vide, qui permet aux atomes de s’entrechoquer ».

C’est là qu’il se tient, dans la chute dans le vide.

On pourrait croire à une allégorie : et que le plateau soit la toile, et que l’homme celui qui écrit sur la toile les mots qui dirait tout à la fois la toile et le monde, et qui par ces mots appartiendrait à la toile en la tissant – on pourrait croire que l’homme dont je parle dit tous les hommes qui à la surface de la toile sont à la fois araignées et insectes pris au piège, et vent dans les membranes de la toile qui la fait frémir, et soif de l’araignée et terreur de l’insecte : on pourrait croire que l’allégorie est celle de la dévoration et de la pitié, ou celle de la nuit autour indifférente aux crimes minuscules qui font le monde de l’écriture quand elle met à mort les choses pour se dresser plus vive, on pourrait croire que l’homme écrivant la toile sur la toile ne serait que cela, homme insecte de proie : on pourrait croire d’autres choses encore auxquels je ne croirais pas davantage.

Seulement il y a un homme au milieu du plateau et tout ce qui l’entoure est son dedans, on le sait immédiatement : cela tient à la lumière, à la sauvagerie des visions derrière, aux lignes qui s’affrontent, et à la lenteur. Cela tient tout entier à la présence de l’homme ici qui rend présent ce qui l’entoure. On est au-dedans de l’homme, dans la mesure aussi où ce dedans est l’immense dehors où il est jeté, lui-même. Alors il y a dans cet espace réduit qu’est le théâtre la ville et le bruit qu’elle fait, et la mer aussi, et tout le ciel, et aussi les morts, la langue qu’ils parlent, il y a les livres encore, et leur poussière, il y a l’Histoire, en armes et en habits de velours, il y a les massacres et il y a toutes les raisons de ne pas en finir avec l’Histoire, par exemple il y a du désir, c’est tout cela qu’il y a ici, au dedans du monde de l’homme jeté dans ce dehors.

Autour, d’autres hommes et des femmes et un chien passent, et il y a du temps qui passe aussi, et il y a devant nous, les mots qu’il va dire en regard des choses mortes qui s’effondrent dans le vide.

Les hommes et les femmes et le chien qui sont entrés tournent un peu autour de l’homme d’abord qui reste immobile, au milieu de l’immobilité des choses mortes qu’il regarde.

L’homme s’avance un peu et dit que s’il écrit, c’est aussi pour appartenir.
Si j’écris (il parle comme s’il était sur le point de tomber), c’est aussi pour appartenir. Je dis « aussi », et je ne sais pas pourquoi. Je pourrai dire seulement. Si j’écris, c’est seulement pour appartenir. Mais je dis aussi, parce que finalement, si j’écris c’est avant tout pour raconter, voilà tout, et que le monde nous appartienne dans les récits qu’on tisserait, que raconter fasse cela, à ce monde qui s’enfuit et meurt indifférent à lui-même : et qu’il fasse retour, voilà tout.

Il a dit ces mots sans tristesse, mais avec colère, et même peut-être avec le désir des vengeances.

Aussi il dit je – mais seulement dans la mesure où il y fait tenir la parole de l’autre, tout à l’heure, qu’il a ramassée : et où il s’invente, où il se donne naissance, où quand il dit je : il dit nous aussi, il dit eux. Les corps de ceux qui le peuplent et qui le lancent, comme une douleur, dans sa propre vie que le monde travaille à lui déposséder – écrire, c’est cela aussi : répondre à ce monde là, répondre de ce monde là ; reprendre possession à chaque mot, à chaque instant de chaque instant. Il se souvient d’ailleurs que le présent est cela : le désir de s’en émanciper.

Autour de lui continueront de marcher les silhouettes, et les silhouettes sont des ombres. Celles qu’il s’est inventé pour pouvoir écrire les mots qu’il écrit, celles qui forment son ombre sous laquelle il se glisse pour mieux aller dans l’incertain et le terrible des vengeances.

Le site qu’on voit devant nous change chaque seconde de lumière, et avec la lumière, c’est l’espace qui bascule chaque seconde.

Les images derrière, les visions, témoignent aussi, mais d’un événement fragmentaire et hirsute, qui est la vie de l’homme.

Le site de l’homme est-il sa vie ? On en doute en la regardant et pourtant, toute sa vie est là : s’y déposent tout ce qui l’importe et ce qui lui est indifférent ; s’y dépose comme la cendre quand le bois mort s’éteint sans que personne ne regarde — s’y déposent comme les souvenirs quand on veut les oublier.

Il y a beaucoup de trajets en train parce que le site est le contraire des trajets en train : il est l’endroit où le mouvement se nomme ; il y a beaucoup d’images — de visions — de villes, de murs de villes banales ; il y a des corps (ceux qui tournent autour de lui) qui sont autant de désirs.

Le site de l’homme devant quoi on se tient est autre chose que le récit de la vie de l’homme et autre chose aussi que le récit du monde en dehors de la vie de l’homme : il est simplement le dehors quand il est plongé dans ce dedans ; il est comme de la terre sous l’eau ; il est comme on marche dans un cimetière et que les noms sont invisibles, alors on les invente avec le risque d’avoir tout juste, la peur d’avoir tout faux.

Le site qui l’entoure, il le dessine à chaque pas ; il est cette fragilité donc d’un monde qui se construit à chaque pas ; à chaque mot qu’il écrit, le site se fabrique – il n’est pas le monde en amont de lui qu’il va rejoindre, non , ce ne sont pas les Amériques quand elles auraient dû être les Indes, c’est plutôt comme de la mer (il sait que la vague n’avance pas, que c’est le mouvement ondulatoire des atomes d’eau qui se lèvent de haut en bas qui donne l’illusion de l’avancée – il croit à cette illusion plus qu’en sa vie : d’ailleurs, son site est cette image-là, d’un monde qui ne cesse de se briser sur lui-même comme des vagues. Et il dessine son site avec ses mains nues et ses crachats, et à chaque mot qu’il lance contre lui sur les murs de son propre dehors, le site change d’axe, ou se renverse.

Il est là, il marche comme il écrit ; il écrit et c’est cela, marcher dans le dehors rageur du réel qui fait défaut : et manque à notre désir.

Le désir, c’est aussi pourquoi il écrit ; et le manque ; et le défaut de réel. Et la rage.

La rage et le désir et le défaut de réel fabrique le site qui l’entoure et l’habite, et le dessine, oui, comme de la mer : quelque chose de trouble et de troublé, d’instable et de toujours redessiné par le vent et même par l’absence de vent.

Comme la mer, ou comme le ciel, ou comme la toile même dans laquelle ce site se fiche ainsi que la flèche dans une cible mouvante. Quand le vent ou un insecte ou une main frôle la toile, c’est toute la toile qui vibre, et l’araignée sait lire les mouvements du vent comme une phrase secrète, il a seul la clé de cette parade sauvage - il est, dans cette parade, l’amant et le sauvage.
Le site est une toile, donc : où chaque mot qu’il avance, chaque image qu’il dépose (et durant toute la pièce, il en déposera comme on dépose ses pas dans la terre glaise préhistorique), le fait trembler. C’est le mot qu’il dira, plus tard, très tard après la fatigue : que le site est un tremblement, ou plutôt : que le site est un tremblé.

C’est le site, que le plateau saisit tout ensemble comme une cavité – plutôt que comme la terre formée de sédiments en couches successives : non ; le site est plutôt la cavité, oui, la grotte ancienne. Il sait, l’homme qui est là, que les crachats de cendres sur les parois qui dessinaient les ours et la terreur de l’ours à la fois, il sait que les crachats se dirigeait sur la paroi non comme on le croit en fonction de la hauteur des cavités, mais de la puissance sonore des parois qui renvoyaient son chant : ici, plus sourdement, là, plus affaiblit, plus loin encore avec d’effroyables échos. Les hommes dans les grottes anciennes qui écrivaient chantaient et martelaient avec leurs mains et leurs gorges les sons qui se poursuivaient comme dans les plaines on poursuit l’ours pour chasser la bête et sa propre terreur.

Le site de l’homme est tout entier dessiné ainsi : en fonction de son chant, et le chant toujours repousse les contours des murs, les façonne comme des gouttes d’eau lentement sur des millénaires creusent les cavités : labyrinthes. Son site est cela : une mer, un ciel, une toile et un labyrinthe où les monstres se terrent et attendent.

C’est aussi un univers : « objet fermé sans bords ni frontière » disait l’autre physique – non pas celle d’Épicure, plutôt celle des hommes de son propre temps : et cet objet fermé sans bords ni frontières, dont chacun de ses mots et de ses visions repense la forme et la nature, comme une silhouette dans la nuit quand on avance et que les lumières artificielles de la ville jettent sur le sol l’ombre qui nous devance, puis qu’on traverse, et qu’on dépasse (on se retourne : il n’y a personne – c’était notre ombre).

Site qui est cette ombre-là : on ne saute pas au-dessus de son ombre, dit la pensée rationnelle qui ignore tout de ces ombres mouvantes que dessinent la ville, la nuit ; ville et nuit qui ne font que mimer affreusement le dessin d’un site, par exemple, celui de l’homme qui est ici, qui marche dans son propre temps et son propre désir de le poursuivre.

Toute la pièce se déroulera ici, et l’homme parlera donc, rien de ce qu’il dira ne sera vrai – pas vrai comme on dit la vérité dans le monde, ou dans les cours de justice, dans les amphithéâtres des universités. Non, mais vrai comme on parle dans les rêves à ceux qui nous manquent, à ceux qui ont disparu, à ceux qui n’existent pas.

Tout le site jeté en vrac sur le plateau possédera les mots et les images qu’il faut pour raconter le monde autour, et ce n’est pas le monde qui sera raconté : mais la vengeance du monde, plutôt, le monde possédé : les démons qui exorcise la peine que le monde nous fait.

Tout le site jeté en vrac avec aussi les corps de ceux qu’il croise : et le site est aussi le miroitement d’une dévoration, prend la forme des draps froissés du matin après la chair quand la chair repose et qu’elle est encore insatiable ; tout le site comme le corps à corps acharné du corps vers le corps de l’autre, comme une morsure aussi – comme sur les lèvres le goût des lèvres et sa mélancolie que tout est passé, que rien ne reviendra jamais : et c’est cela écrire, relancer le désir de la vie dont l’écriture ne peut marquer que la séparation, le passé et la mort. Le site comme les draps froissés d’un passé à venir.

Le site partout ici dans l’espace errant de l’homme qui marche, et parlera comme si c’était nous qui ici parlions en silence témoigne que l’homme n’a pas renoncé tout à fait à se réfugier en lui-même seulement, sinon, il écrirait encore sur les carnets à mains nues avec l’encre qui lui détruit le poignet : mais il n’a pas renoncé, alors il affronte la ligne et jette son site dans la toile habitée par d’autres que lui, et qui tâche, avec même lenteur et même impatience de s’affronter au monde et à leur vie – et tous ces sites ensemble, parfois il y pense dans sa solitude comme enfant il pensait, les pieds dans l’océan, à l’enfant sur l’autre bord du monde qui aurait les pieds plongés dans le même océan, et que l’un était le matin, et l’autre le soir – et cela lui donnait une juste image du monde ; et celui lui donne une juste image des solitudes en partage sur les réseaux éclatés de la toile.

Le théâtre ne cessera pas même après le départ du dernier des spectateurs : seulement, l’écriture qui se poursuit cherche comme une ligne à fuir, à s’échapper dans le désordre d’autres vies, à provoquer des adversaires qui finiront peut-être par l’abattre, à danser avec lui comme les ombres tout à l’heure, à raconter simplement ce qui est notre présent et comment ne pas s’en tenir là.


arnaud maïsetti - 28 mars 2018

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