l’imminence, peut-être
8 avril 2018



Le soir, noblesse est partie de ce ciel.
Ici, tout se blottit dans un feu qui s’éteint.
Le soir. La mer n’a plus de lumière et, comme aux temps anciens,
tu pourrais dormir dans la mer.

Éluard, sans titre


Fabrizio Paterlini —Week #10

Lente bascule des jours vers ce qui se précise et ne vient jamais : le printemps, ou les révolutions. Les révolutions viendront plus sûrement que le printemps ; et dans ces jours secoués de rage et de joie, on est plus vivant d’appartenir à ce temps qui se réveille, qui se soulève, un peu, qui s’arrête ; et sur la grève de Pointe Rouge, je pense à ce mot de grève et à sa douce violence de mise aux arrêts des logiques du réel.

À l’image, l’orage imminent qui s’est répandu toute la matinée et qui se dispersera vers midi est une image menaçante de ces jours, aussi : peut-être que rien n’aura lieu, pas même le lieu. Comme toujours le temps passe sur lui comme de l’oubli, et nous, qui le regardons en attendant des signes nous retrouvons au soir honteux d’avoir été lâches, et qu’il aurait été plus juste de cracher sur le sol ou au ciel pendant qu’il faisait jour — que vienne un temps dont on s’éprenne, oui : mais qu’il vienne de nos propres mains. Qu’il est temps enfin, et urgent, de ne plus attendre pour basculer ce monde vieux dans l’oubli.

L’orage ce matin comme au soir des révolutions toujours imminentes, toujours repoussées au nom de leur imminence ? Comme une rencontre au matin, quand il faut partir déjà ; ou comme on rêve l’aube au plein cœur de la nuit perdue déjà.

(Pour moi, l’orage imminent et évanoui aura été l’image d’une autre bascule, celle qui conduit vers des jours autres qui n’auront pas lieu : je l’ai appris vendredi, les projets pour l’an prochain s’effacent. Tant pis. Le présent est toujours de l’avenir qui aura été rendu impossible. Il faudra ruser pour malgré tout s’inventer malgré eux. Ou alors renoncer ? C’était la pensée, vendredi soir, quand rien n’est arrivé (comme prévu), rien de ce qui aurait pu (dû ?) avoir lieu (comme toujours) dans cette vie interrompue, ou repoussée. Sans doute n’est-ce pas même décevant : c’est dans la nature des choses de nous entraver ; on est simplement toujours en quête de moyens de dériver les courants.)

Heureusement, les autres nous donnent la force qui nous fait défaut. Jeudi, dans l’amphithéâtre presque vide, ces paroles jetées le matin pour qu’on les ramasse. Et en fin de journée, dans l’amphithéâtre tout proche, c’étaient d’autres paroles qui y faisaient écho en moi : les paroles des étudiants qui décidaient d’occuper pour la nuit l’université. D’un matin au soir, ce qui liait la pensée à l’action, ce nouage — comme si le soir avait ramassé les mots du matin.

Peut-être que tout commence, ces jours ; ou que c’est déjà fini — et pourtant, impression d’un sursaut dans cet engourdissement du monde. Ce qu’il faudrait, c’est de cesser de lire dans le ciel les signes à venir, et ne plus attendre que l’éclair annonce le tonnerre — inverser les choses, ce serait cela, l’émeute : quand le tonnerre précède l’éclair. Les émeutes intérieures ressemblent à cela : et dans nos vies, on reconnaît les bascules à ces déclenchements de forces. Il faudra apprendre à les percevoir aussi dans le grand dehors des choses, dans les corps et les cris, et non dans les paroles jetées, mais dans les actions qu’on ferait avec elles.


arnaud maïsetti - 8 avril 2018

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