De Cerisy à Tours, sans passer par ici
24 mai 2018



(vo-ia-j’  ; quelques-uns disent voi-iaj’  ; au XVIIe siècle, plusieurs prononçaient veage, ce qui est condamné par Vaugelas et par Chifflet, Gramm. p. 201) s. m.

1.Chemin qu’on fait pour aller d’un lieu à un autre lieu qui est éloigné.
2. Terme de marine. Campagne, navigation plus ou moins longue.
3. Relation des événements d’un voyage (on met une majuscule). Ces Voyages sont fort intéressants à lire.
4. Allée et venue d’un lieu à un autre.
5. Course, commission d’un homme de peine.


Entre les lignes, c’est le livre que j’ai posé auprès de moi et que je n’ouvrirai que ce soir, cinq jours après. On a souvent besoin de tels alliés quand on s’engouffre dans un couloir sombre, ou des tunnels de soirs loin ; on a souvent besoin de les savoir auprès, de se brancher à des énergies qu’on sait, d’instinct, vitales, où puiser les forces. J’écrirai dans le lent coulissement du dehors ce lundi-là auprès de ce livre, cherchant le trajet de lignes féroces que le net sait lancer comme autant de douleurs, de terreurs et de beautés qui disent la peine de vivre et sa sauvage nécessité.

Ligne après ligne, donc, arrêt après arrêt, j’écris les lignes, reprends mes notes sur les lignes, prolongent des lignes : cherchent les mots pour mieux nommer le net et dans le net ce que j’y cherche, peut-être ce qui fait ligne, ce qui dans les lignes fraie. Des lignes comme autant de coups qu’il faudrait asséner au monde, ce monde-ci, et comme il n’y a qu’un monde : mais il n’y a pas assez de lignes peut-être. Le train continue.

Évreux Normandie alors est un point sur la ligne : sur l’image, un homme attend qu’Évreux Normandie cesse. Il cesse dès que je ne vois plus l’homme qui attend.

J’aurai ensuite vu le fameux banc de la gare de Bernay.

Et la glorieuse cathédrale de Lisieux, crâneuse au sommet de la colline, crâne enfermant quelles mémoires, et quels oublis, quelles poussières ? La tour, tout à côté, qui la défie dans sa laideur contemporaine, m’attendrit davantage, pas autant que les lignes qui par-dessus moi tissent les lignes de fuite.

Caen est une question de temps : une question qu’on n’ose plus poser quand on voyage dix heures, et qu’une heure est mille heures, et qu’il faudrait arriver maintenant, mais quand, ce n’est plus la question, la fatigue est posée sur mon corps et ne me quittera pas de la semaine ; une jeune fille pleure derrière moi et je n’oserai pas me retourner : lâcheté ou pudeur ; et comment écrire une ligne pendant les larmes ?

Bayeux tisse derrière la vitre d’autres lignes qui auront fini par tisser la splendeur des tapisseries des Pénélopes impatientes ; suis-je, de Pénélope, son impatience, ou son attente ? Ou l’un de ses fils qu’elle pourrait trancher si elle l’osait, si elle savait. La fille est descendue le visage ravagé.

Cerisy soudain. Le château, et au-dedans, ses fantômes. Des universitaires, penseurs, manifestant le talent de penser et de le dire, et de l’écrire, se sont, un siècle presque, retrouvé là au printemps pour parler et prononcer les mots de la pensée ; je pense aux larmes et aux lignes, je pense à tout ce que la fatigue me fait penser et la lumière tombe.

Je m’accablerai de fatigue ici, dedans, là, sans rien voir de toute la nuit la façade des écuries qui veillera peut-être sur moi et les fantômes des chevaux hurlant dans la nuit.

La nuit, le matin : deuxième jour.

En se retournant, on voit bien que rien n’a changé depuis la dernière fois que je suis venu (je ne suis jamais venu ici).

D’ailleurs, en se décalant légèrement, on peut presque percevoir la calèche sur le point de.

Un étang donne toujours l’impression du mot étang, et des poèmes de l’étang, ce qui est dans l’infini présent qui participe au temps perdu des enfances, du bruit de l’eau frappé sur lui. « − Sourds, étang, − Écume, roule sur le pont, et par dessus les bois ; − draps noirs et orgues, − éclairs et tonnerres − montez et roulez ; − Eaux et tristesses, montez et relevez les Déluges. »

Déjà les premières paroles, déjà la joie d’entendre ce que la pensée permet quand elle se donne, avec fragilité et dans l’effort d’aller au plus juste, de poser les mots comme on met un pied devant l’autre dans l’obscur paralysant des choses, de se dégager des pesanteurs comme on écarte les corps morts d’une fosse pour trouver de l’air.

Nous serons là pour parler de quoi, au juste ? De l’art et des réseaux ? Ou de la possibilité d’être ensemble à se dégager des pesanteurs du monde pour penser plus justement le monde qui nous entoure, nous cerne et nous habite, qu’on habite peut-être aussi, songeant aux moyens de l’étendre, de le creuser, de le rendre autre ?

Et dehors, l’indifférence des choses vivantes rassure, remet chaque parole à la place qu’il lui revient : avec la terre, et mêlée à la certitude que rien ne sera certain, ni la couleur du ciel ni le destin des émeutes.

Le colloque pendant cette semaine dira cela : qu’on est autour des choses comme de la parole, moins pour atteindre le centre que pour dessiner des cercles qui rendraient visible notre présence parmi les choses et possible la reconfiguration de ce réel.

Dans ce temps étrange des paroles prononcées et des échanges, s’ajoutera la connexion capricieuse d’un lieu fait pour le retrait, tandis qu’il ne cesse d’appeler à la jonction : c’est l’un des paradoxes joyeux de ce moment.

Tomber sur soi-même dans Google Street View, et que le plus étrange n’était même pas cette idée, ni soi-même, mais le verbe tomber : et ce dont il témoignait, de chute infinie vers ce qui nous conduit vers nous en nous arrachant de nous.

Image d’un lieu où la parole se prend, se donne ; en son absence : image du lieu sans âge qui relève des paroles à venir.

Quand on se retourne, tout est à la même place, et tant de choses déplacées par désir qu’il faudra déplacer dans le geste concret de s’emparer des choses et du monde.

Plusieurs jours passent ; la chambre ouverte sur le dehors est une autre image possible de ce qui passe et tombe et se déplace dans l’immobile.

Je jette un regard derrière mon épaule sur ce qui vient de passer, et m’engouffre dans le jour pour une interminable route vers Tours, pour laquelle j’emprunterai trois voitures et autant de compagnons de route — dehors, le ciel se lèvera tranquillement jusqu’à cinq heures du soir.

Enfin à Tours où j’écris, ce tableau du Machu Picchu m’accueille, je dépose les affaires et cours trouver un peu d’air où écrire tous ces jours sur le site délaissé ces mêmes jours, mais comment trouver les mots ?


arnaud maïsetti - 24 mai 2018

Licence Creative Commons





arnaud maïsetti | carnets




par le milieu

_amitiés _Cerisy-La-Salle _écritures numériques _Journal | contretemps _le monde qui va _littérature monde _train _université