derniers jours des derniers jours [Avignon #4]
24 juillet 2018



Au théâtre s’accuse leur goût pour le lointain. La salle est longue, la scène profonde. Les images, les formes des personnages y apparaissent, grâce à un jeu de glaces (les acteurs jouent dans une autre salle), y apparaissent plus réels que s’ils étaient présents, plus concentrés, épurés, définitifs, défaits de ce halo que donne toujours la présence réelle face à face. Des paroles, venues du plafond, sont prononcées en leur nom. L’impression de fatalité, sans l’ombre de pathos, est extraordinaire.

Henri Michaux, Ailleurs, 1948

De là où je suis, on ne voit rien ; ou quelques formes qui en bas dansent la danse destinés à ceux qui ne voient rien : je ne manque aucun geste fantôme : ils sont pour moi. Je les reçois, de là où je suis, dans l’invisible. C’est une pure image du monde, de ces derniers jours ici : être à distance de ce qu’on ne perçoit que dans la distance, être la distance même des choses et en être affecté au plus près, dans le lointain. Refuser la fusion dans laquelle on s’abime, désirer plutôt ce point exact où la distance permet de voir l’approche.

Je suis là, et la danse de ce jour brûle ; je regarde longuement après la fin les traces de la brûlure, dans la solitude.

Feu à volonté : Avignon aura été cette longue tranchée des jours d’un spectacle à l’autre – écrire les spectacles, leur brûlure, d’un soir au matin, c’est habité un autre temps, celui de la fatigue, celui de l’ivresse, celui des nuits blanches dans la chaleur et les moustiques, celui qui ne possède que le nom qu’on va écrire. Trois spectacles par jour, trois longues plongées à chaque fois dans le désir de la brûlure : qui n’arrive pas, jamais vraiment. Quand on réclame la beauté ravageuse et indiscutable, on sait bien qu’on est sûr de discuter, et de croiser seulement des ombres. Dans Avignon défait, les feux sont des incendies de broussailles. Ou de circulation : ils laissent passer seulement quand tout est sans danger. Peut-être faut-il pour cela rester au milieu de la route, et attendre ; mais rien ne passe que des ombres.



Tout près de l’endroit où le soir il fallait rentrer, dormir, rêver peut-être, on bâtit une route. C’est une autre image de ce monde, de ces jours : les routes qu’on lève sur les routes déjà creusées. Peut-être qu’on ne fait que cela : fabriquer des routes sur des routes, en espérant changer les directions. Les hommes qui bâtissent ces routes, savent-ils qu’elles conduisent là ils l’avaient prévu ? On pourrait croire que les routes dévieront d’elles-mêmes ; qu’écrire est allié dans cette ruse.

Avignon, derniers jours insensés. Des dizaines de spectacles, des nuits, des jours parfois ; des errements. Beaucoup de désœuvrement. Et malgré tout, revenir l’année prochaine.


arnaud maïsetti - 24 juillet 2018

Licence Creative Commons





arnaud maïsetti | carnets




par le milieu

_Avignon _essai critique _foules _Henri Michaux _insensé _Journal | contretemps _solitudes _théâtre