Julien Gracq | « la courbe d’une phrase »
22 décembre 2009




22 décembre 2007 - 22 décembre 2009.
En relisant en réécrivant ;
Julien Gracq, André Breton, quelques aspects de l’écrivain, (p. 154 et suivante) ; notes.


Ce que nous avons appelé la courbe d’une phrase se décompose en deux segments dont il y aurait grand intérêt par rapport à un certain point critique, qui en constitue le sommet, à souligner les sens diamétralement opposés. Dans le début de la phrase, le mouvement de la pensée, que guide ou que reproduit (peu importe) la syntaxe, apparaît comme un pur surgissement : c’est toujours d’une espèce de coup de vent d’une liberté extrême qu’il dépend que nous surmontions le vertige d’inertie, d’un caractère proprement stupéfiant, que dégage " le vide papier que sa blancheur défend ".

Du mouvement qui entreprend la phrase, se saisit de la courbe du réel en le faisant surgir sous le corps d’une phrase, endossant pour un temps cette charge de nommer qui fait lever le voile du monde, dire d’abord que ce geste efface tout en amont, qu’il dénude la surface de ce qui a été dit pour mieux préparer ce qu’il reste à dire, le tu en regard de ce déjà-dit qui s’éloigne derrière soi. Quand la phrase paraît, c’est comme le ressac de la vague sur le sable : apurement des comptes et des rides du terrain qui laisse apparaître le sol neuf sous le pas qui va le mordre et tracer le chemin transitoire de la marche — avant le prochain assaut de la vague qui recommencera le monde après lui : et la marche encore, qui le poursuit.

Dans le prolongement de cet élan initial que les mots qu’il appelle à lui n’arrivent pas à rejoindre suffisamment vite, se creuse comme un appel d’air, un vide précurseur, qui somme, encore indistinctement, les combinaisons verbales d’avoir à être, à se bousculer en remous derrière son passage extraordinairement pressé.

Entre le souffle et le mot qui s’y loge, s’expulse le plein de cet air qu’il épuise : l’écart nécessaire au sens, épreuve du retard que rien ne comble ni ne viendra combler — instinctivement, le corps qui marche sur le sable remis à plat par la vague renouvelle le geste de la mer et le contre-dit ; on longe la mer, et on marche vers elle. Retard entre le pas et le mouvement régulier de la marée qu’on comble et qu’on rejoint, qui jamais ne se clôt. Quand il faut écrire, on nomme d’abord, on écarte le sens et le dépôt de significations trop bavardées ensuite, on rejoint enfin dans le bras de mer qu’on défriche les silences bruissants du dehors dans lequel il faut parler.

Tout écrivain connaît parfaitement ce creusement en lui d’un moule encore vide doué d’une force de succion sur le magma verbal, cet élan aveugle de pensée qui "tire sur la plume", cette arabesque presque mimée du contour dont l’amorce de la courbe est déjà grosse sans pourtant s’en faire encore autre chose que le pressentiment.. Indubitablement, dans cette " entrée " de la phrase, c’est l’élan syntaxique en pleine accélération, encore foisonnant de possibles, qui semble frayer le chemin aux combinaisons verbales, tout en leur laissant un jeu aussi étendu qu’il en reste aux vagues pour combler un sillage.

À la lire pour la première fois, la phrase est inconnue et pourtant nécessairement là pour soi, par soi ; elle avance en soi les terrains inconnaissables du rêve : quand on marche avec elle, qu’on épouse ses allures, on est dans le creux de ce mouvement de machette qui écarte les branches pour avancer : la phrase expulse à droite et à gauche pour mieux au-devant se faire possible, se rendre possible, s’établir enfin, d’évidence.

Et précisément, de même que rien ne fait bouillonner les vagues avec plus d’effervescence et de liberté qu’un sillage, cet essor conquérant de la phrase qui " prend son vol " est un appel constant, un appel impérieux à la rencontre verbale et à la trouvaille. Mais si le génie a son siège dans ce mouvement d’éclosion et de fertilité aveugle du départ, passé le sommet de la courbe c’est l’art qui se charge de tirer le meilleur parti possible de son retombement :

Quand la phrase termine, ce qui s’achève autour d’elle n’est pas le sens (le sens commence), mais c’est le vertige fixé en elle et par soi (vertige de la phrase face au lecteur, et de ce lecteur devant le vide qui s’offre) : on est sorti comme d’un sommeil, et le sommeil continue malgré tout, mais en tant que sommeil, depuis l’éveil. On est réveillé : on est de l’autre côté de la phrase. Ce qu’on sait du rêve, c’est seulement sa nature de rêve : les images, elles, peuplent au présent la chambre absente au rêve, toute pesante de ce manque qui la constitue. Et on se lève en elle, chargé du poids de cette phrase, et de cette tache en nous qu’il nous faut accomplir : articulation du rêve et du réel comme continuation ici des forces amassées là.

l’approche de la fin de la phrase, son freinage progressif signifie un ressaisissement des pouvoirs de contrôle et de choix sur une matière verbale qui tend maintenant, répondant après coup à l’éréthisme violent qui soulevait la phrase à son début, à proliférer avec excès ;

À la lire au bout d’elle-même, la phrase s’est donnée essentielle en marquant le seul chemin possible ; et sur les côtés, les restes des branches coupées sont là qui disent la direction, qui permettent de rêver un peu aux repousses que la marche aura permis.

une élimination de plus en plus serrée des possibles innombrables – jusqu’à combler enfin le dernier vide disponible d’un puzzle de plus en plus rigidement exclusif – amortit le mouvement verbal créateur – fige sur place cette danse à laquelle les mots se trouvaient en proie

Alors : au début de la phrase, comme au premier jour du monde : l’apprentissage de chaque mot, de chaque moment du réel que le mot dépoussière : le vertige : l’inconnaissable qu’on reconnaît : et au fur et à mesure, le poids de la phrase bascule sur son autre pied, le rapport de forces évolue : ce qu’il emporte à mesure n’annule pas son amont mais l’organise depuis le sens cette fois et non plus depuis l’effet de sidération premier : on reconnaît dès lors ce qu’il s’est agi de nommer : la représentation n’est plus celle du monde mais replongée dans l’acte même du langage traversé : la phrase échoue sur son propre pas qui la recommence ; quand elle repart, la vague revient sur du sable déjà emprunté, creusé par le premier passage qu’elle lise et transforme — déplace plus loin, qu’on emporte sous la chaussure.

et confère à la syntaxe, dans cette chute de phrase, (on ne peut choisir que parmi ce qui se fixe) un pouvoir non plus d’éclosion, mais de coagulation.

arnaud maïsetti - 22 décembre 2009

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