sous les drapeaux
1er septembre 2018



J’ai vu se ranger, sous les drapeaux de la mort, celui qui fut beau ; celui qui, après sa vie, n’a pas enlaidi ; l’homme, la femme, le mendiant, les fils de rois ; les illusions de la jeunesse ; les squelettes des vieillards ; le génie, la folie ; la paresse, son contraire ; celui qui fut faux, celui qui fut vrai ; le masque de l’orgueilleux, la modestie de l’humble ; le vice couronné de fleurs et l’innocence trahie.

Lautréamont, Chants de Maldoror (chant I)

Vincent Peirani - Night Walker ("Living Being II", 2018)



Du monde comme d’un rivage balisé par les pouvoirs publics, avec ces drapeaux flottant malgré eux dans leurs couleurs passées par le temps et le sel et l’ennui : vert, on peut y aller ; orange, ce serait plutôt déconseillé mais pourquoi pas ; rouge, à vos risques et périls, et dieu pour tous. Du monde comme cet espace de danger livré à nous comme de la mer qu’on affronterait en terrible territoire (mais avec panneaux de signalisation à l’entrée.) Du monde comme d’un passage clouté. Comme d’un morceau de plage où ceux qui nous surveillent le font en bavardant sur les résultats sportifs de la veille, toujours prêts cependant à fondre sur nous si nous devions nous noyer, ou outrepasser les bouées des trois cent mètres, bienveillance hostiles des maîtres (nageurs).

Du monde comme d’un espace reflétant le ciel parfois et son indifférence.

Du monde comme d’un samedi passé à regarder le vent, le regard perdu sur la limaille de fer répandue sur le sol – une usine d’armes tout à côté profite du mistral pour décharger. Je respire les restes épars des fusils mitrailleurs qu’on fabrique avec soin, à trois cent mètres d’ici. Du monde comme un dépôt de fusils mitrailleurs qui serviront plus tard, à qui, et pour quelles nobles causes ?

Du monde comme ce qui se retire : je lis que des milliers d espèces maritimes auront disparu d’ici dix à vingt ans sans qu’on sache qu’elles auront existé ; du monde comme cette ignorance, et cette tragédie inconnue.

Du monde comme nous-mêmes au pied du drapeau : chaque matin, on le regarde en se demandant s’il nous est autorisé d’aller nous mêler au grand dehors. Hier, vert ; aujourd’hui, orange. Du monde comme ce regard dont il faudrait nous défaire : et peut-être scier ce drapeau comme tous les autres. Du monde comme ce geste d’aller regarder la mer en prenant des nouvelles du désastre, de la mer inhospitalière – les hommes qui la rendent hostiles (les jours de mistral, le vent du nord nous apporte ce que crachent les bateaux au large).

Du monde, comme d’un territoire déjà tellement découvert que les drapeaux avertissent de ses dangers. Imaginer Colomb planter le drapeau vert « baignade autorisée » dans la terre des Amériques, plutôt que le drapeau de sa Reine ?

Du monde comme longer la mer en regardant le monde s’éloigner.


arnaud maïsetti - 1er septembre 2018

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