mille nuances de bleu, notre misère
10 septembre 2018


Tout ce bleu, en nous, est une lumière qui brûle, qui attend son jour, qui le chasse à cor et à cri, qui creuse, qui trace, qui détecte, corrompue, sans doute, et vite empiégé, déçue et décevante, mais nous n’en avons pas d’autre, pas de plus intime, il faut s’y plier, il n’est pas de chant pur, pas de parole qui ne rhabille de bleu notre misère.

J.-M. Maulpoix, Une histoire de bleu (1992)


Bob Dylan, Worried Blues (1962, Freewheelin’ Outtake)



Vivant, les yeux perdus et le corps comme on traverse la route sans regarder : c’est lundi ; je suis de part en part traversé par d’autres rêves ; lundi, ce serait une manière de passer d’un matin au soir, mais on est seulement ce que la nuit a renoncé à travaillé avec ses mains, on est là, devant la mer, comme si la mer était ce qui était face à nous (on sait bien que la mer est toujours au milieu d’elle-même). On regarde lentement la mer pour cela, parce que c’est impossible.

La mer en nous essaie des phrases.

Ce n’est pas vrai que ce monde est possible. Ce n’est pas vrai que la réalité est acceptable, qu’il nous faut l’accepter. Ce n’est pas vrai qu’il faille comprendre le monde. Ou alors seulement pour le refuser. Poser sur lui un autre. Ce n’est pas vrai qu’une chose est vraie ou non. Devant la mer, dans le silence terrifiant de bêtise de ce monde-là qui persiste, on est aussi devant les pensées stériles ; elles viennent comme on jette des cailloux pour en faire des ricochets. Je ne sais pas faire de ricochets. Ou un seul : mais le ricochet commence à deux, au moins, comme l’amour la poésie. Je ne sais pas. Je n’ai jamais su faire de ricochets.

Il faudrait moins de ricochets de l’Histoire, et davantage de vagues, et qui déferleraient.

Tout ce bleu de la mer racontait au moins cela : que le bleu n’existe que comme une variation incessante des formes et des vitesses, qu’il existe seulement comme une possibilité toujours perdue, repoussée mais toujours imminente, uniquement comme un désir de le voir tel. Par exemple : qu’il pourrait se confondre avec le bleu du ciel, avec les douleurs et les peines, avec les colères parfois, rouges et noires des colères, celles qui sont rouges, et noires. Dans l’histoire qu’elle racontait, la mer disait que le bleu était peut-être moins une couleur qu’une nuance, et davantage qu’une apparence, plutôt un mouvement immobile et obstiné – que la ligne droite qu’elle dessinait à l’horizon traçait aussi le cercle des révolutions anciennes et à venir.

La mer racontait cela, et d’autres histoires. Elles venaient avec toutes les autres qui échouaient devant moi. Moi, j’aurais voulu siffler un vieux blues, inquiet et désespéré, qui m’aurait mené là où je n’étais jamais allé avant, mais je suis rentré chez moi en silence.


arnaud maïsetti - 10 septembre 2018

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