Beirut #0 – sol air
10 novembre 2018


Vers Beyrouth, via Frankfort : les premières images de la ville sont celles du ciel, avant la ville.


Hall désert des matins de six heures, et pourtant le bruit des moteurs déjà, partout, des contrôles, des décalages horaires qui précédent les décalages horaires : des corps perdus, toujours, qui sont les mêmes dans tous les aéroports du monde, qui sont les mêmes.

Surface lisse des matins, départ devenu banal : et pourtant, cette fois, je pense à Cendrars, à des vols qui étaient des aventures, des expériences où frôler la mort n’était pas une image. Ce qu’on frôle, désormais, c’est la réussite d’une expérience client. Le monde est devenu un espace aérien où le ciel n’est qu’un check point de plus.

Marignane d’en haut ressemble à Marignane d’en bas : une forme brumeuse et indistincte.

Au-dessus du ciel, on voudrait plonger, se poser sur la surface moelleuse des nuages, dresser là une ville, par-dessus la vanité rugueuse du réel, il n’y aurait que de la lumière, jamais de pluie, on danserait, on ferait des révolutions à chaque pas. Seul inconvénient : où trouver les cailloux à jeter sur les avions ?

La terre serpente entre les fleuves, et parfois, c’est l’inverse.

D’ici l’Allemagne paraît bien rangée : rien ne dépasse, les perspectives sont claires, les horizons tranchées, l’ennui certain ; au loin, la montagne est une promesse autant qu’une menace.

Nos correspondances ne sont plus littéraires ; les lettres qu’on envoyait autrefois ne sont plus que des longs couloirs qui conduisent à un terminal quelconque, qui n’est que le début de l’attente, des annonces de retard dans des langues inouïes. Frankfort est un aéroport perdu entre deux attentes. La lumière artificielle est la seule vérité palpable en ce monde.

C’est de nouveau le ciel ensuite : est-il le même ici, ou là ? Je regarde ce soir la localisation chiffrée par le téléphone : ce ciel est slovène, paraît-il. Peut-être le reconnaît-on à sa forme plus certaine, à ses angles moins soignées, à ces beautés plus âpres, à son mystère plus slovène ?

La nuit tombe sur la terre depuis si haut qu’elle est plus lente à venir, qu’elle ralentit à mesure qu’elle arrive à destination : comme nous.

Beirut est d’abord un autre couloir, un dernier couloir – avant la plongée dans sa furieuse beauté.

arnaud maïsetti - 10 novembre 2018

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