Les Extases | un récit #1
22 novembre 2018


Texte en cours | projet collectif d’écriture à partir des trois extases du Bernin à Rome.
Récit lu au théâtre Antoine-Vitez à Aix-en-Provence le 21 novembre,
lors de la soirée consacrée aux "lectures contemporaines"


J’ai cru longtemps, Monsieur — car moi aussi, j’ai connu la folie —, j’ai cru, enfant, dans le froid du Nord et sous la pluie, j’ai cru au monde comme un ciel plein qu’une déchirure pourrait arracher, et accomplir, et ensevelir, et que je le regarderai tomber, enfant – ô monde, que la terre te soit légère : c’est ce que je me disais, en rentrant de l’école, et qu’il faisait froid, et que le temps manquait déjà, et qu’il fallait être ailleurs, et que les corps tombaient autour de moi dans les rêves, le monde comme un ciel empli, cela longtemps je l’ai cru, Monsieur, je m’en souviens comme d’un serment.

Alors, que la terre soit légère aussi à cet enfant qui s’éloigne, tandis que le monde qui n’est qu’un ciel, perdu et manquant, ne cesse de s’effondrer encore et encore, de s’effondrer sur lui-même, et sur nous qui le regardons tomber, qui sommes la poussière sous lui, qui sommes la légèreté sur la terre emportée chaque jour que dieu fait, et il en fait un par jour, la nuit quand nous rêvons ce que nous oublierons le lendemain.

J’ai cru — je crois encore, Monsieur — qu’il suffisait de cela : de croire au monde pour le maintenir en moi, comme possible, comme envisageable, comme ce crachat qui frappe le sol pour venger les insultes, comme ce qui insulte en retour, comme ce visage craché et sur lequel on crache, au retour de l’école sous la pluie froide qui tombe d’un ciel plein, lourd pourtant, de toute une folie qui le peuple.

Que le monde soit ce qui cesse toujours d’avoir lieu quand on se pose devant lui et qu’on lui demande de répondre de tout cela, et qu’il garde le silence : c’était ce que je refusais de voir alors, préférant croire que le silence était le mien, et le refus. Que le monde soit ce qui cesse toujours d’avoir lieu quand on le regarde, et qu’on en vienne à le plaindre, et à en avoir honte, et avoir honte de le plaindre : c’était la seule évidence qu’il m’aura fallu comprendre, et qui nomme peut-être ce que vous avez nommé, Monsieur, la fin de l’enfance, qui est déjà la mort, dans laquelle infiniment désormais je m’engage de toutes mes forces.

J’ai cru longtemps que l’Histoire n’existait que dans les fables, et que les hommes en armes ne hurlaient pas en se tenant les entrailles déchirées devant les citadelles prises par désœuvrement et pour la Gloire de Dieu, que les hommes en armes ne faisaient qu’entre deux messes que dormir à côté de leur épée, et qu’ils rêvaient souvent à nous puisque chaque époque rêve la suivante. Je sais maintenant que nous sommes sans héritiers, que notre testament est trop raturé pour être lisible, que nous n’avons plus d’armes, et que les citadelles sont en nous d’abord, celles qu’il faut prendre, et raser, et qu’il n’en reste rien, n’est-ce pas ?

Dans la terreur qui commence le ciel vide, et qui nous en libère, libère en nous les forces de ne jamais céder à la tentation de remplir ce vide, j’avance désormais, dans cette terreur et en elle, et dans sa précision nette. Et c’est comme marcher dans la chaleur, l’envers du froid de l’enfance, du Nord, la brûlure tout au sud des mondes, l’essoufflement de mai qui ressemble aux morsures d’août.

C’est marcher dans Rome, par exemple, si Rome était possible, s’il n’était pas ce ciel ouvert par l’Histoire, cette fable que racontent les fables, la légende du monde, oui : la légende que les peintres apposent à leurs tableaux, sous l’image, pour en expliquer le sens : vous voyez un homme mourant sur la toile, et la légende écrit la Joie du Fils de l’Homme, et vous penchez la tête longtemps, jusqu’à toucher le sol, baiser les pieds, adorer le sacrifice. Vous vous en souvenez, Monsieur.

Rome est partout où vous tournez les yeux, partout elle vous cerne, partout elle a lieu aussi, sur chaque pierre elle prétend exister, chaque mur est une relique, l’histoire faite chair, l’histoire levée en sa présence réelle, le sang des hommes, cimetière de toutes les histoires perdues, source où tout converge peut-être, mais d’où tout prend racine comme un bois mort encore debout par la puissance de son corps souterrain, plus immense encore sous la terre qu’au ciel.

La scène est à Rome, comme toujours quand la scène est l’Histoire et que l’histoire pourrait être la nôtre si on osait : et cette fois on ose, on est à Rome en se croyant comme toujours être au centre de l’Histoire, et cette fois on y est, puisque les fascistes sont au pouvoir et puisque le pouvoir leur est dû, alors on marche dans cette ville qui est la leur, pleurant de honte d’être parmi la ville une part d’elle, espérant sans y croire trouver en elle son lieu le moins insulté.

Contre le monde, contre sa propre enfance, contre ce que l’Histoire nous a fait, contre ce qu’elle ne cesse de faire de nous, et d’abord, contre ce qu’elle fait à elle-même : produire son effondrement, on cherche éperdument des contre-poisons, des sortilèges, des conjurations communes et décisives, et qui briserait en mille nos solitudes, quelque chose enfin qui nous sauveraient. Non.

Vous avez raison.

Nous sauveraient ? Évidemment le mot piège : tout ici est un piège, un désespoir. Le salut est d’une autre vie : et nous n’avons pas d’autres vies que celle qui dans le corps bat comme un désir ; nous n’avons pas d’autres mondes et c’est contre la pensée des arrières-mondes que nous désirons encore, dans la mélancolie, et il faut désirer puissamment contre notre désir de fuir : c’est ainsi.

Voilà pour le piège et voilà pour le désespoir.

Et quant à la mélancolie, elle est notre seule joie qui nous sauve des fascistes et des pluies d’enfance.

On se perd longtemps dans ces pensées, il fait si chaud, et dans tout ce théâtre des corps immobiles, des scènes écrites depuis toujours, des pièges qui sont des rôles comme des cadavres posés sur nous-mêmes, on chercherait bien plutôt à en finir avec la ville.

C’est au cœur de Trastevere, de l’autre côté du fleuve quand vous tournez le dos à la Rome éternelle, que vous vous dirigez plutôt vers ce qui préfère mourir infiniment, le sud de la ville, le soleil en plein visage, l’ombre à la verticale de votre corps : -et comme cinq livres que vous n’ouvrirez jamais et que vous emporterez en toute hâte dans le plus beau sourire qui soit à l’Alcazar la veille du jour-dit, vous empruntez des rues, vous les empruntez les unes après les autres, via di San Crisogno, puis via dei Tabacchi, puis la longue et belle via Anicia, vous passez devant la Police d’État, vous remarquez la très belle façade qui la suit, mais vous ne restez pas longtemps après voir lu que sur la plaque, le bâtiment accueille le Comando carabinieri, Tutela Patrimonio Culturale : quartier général des Carabiniers pour la protection de l’héritage culturel, un programme, vraiment, et qu’il fonde ce monde plus sûrement que nos pas.

C’est là.

Chiesa San Francesco a Ripa — comme un corps de pierre posé au bord du fleuve là où il amorce ce léger virage, cette chute de rein imperceptible ici, où se blottit l’église. Vous entrez, Monsieur, puisqu’il fait chaud, que vous ne parvenez plus à penser dans la mélancolie et le désir d’autres vies impossibles, et que l’église est faite pour cela, et pour vous, qu’elle rappelle un serment, qu’elle se dresse maintenant comme un désir entre soi et la ville comme un ciel vide, et que l’église est vide.

Ludovica est née Albertoni, des puissants Albertoni de Rome quand Rome était peu puissante, et que Florence même la dominait, qui était dominée par Venise, que rien ne pouvait dominer alors. -Quand le père de Ludovica, le patricien Stefano, meurt dans le quinzième siècle agonisant, elle est abandonnée par sa mère, sans doute : élevée par ses tantes dans la soumission des pères et l’adoration de Dieu. On ne sait rien d’elle. Seulement qu’on la marie de force deux fois : à un homme d’abord, un vieillard qui la laissera veuve à l’âge des désirs, à Dieu ensuite, un plus que vieillard auquel elle vouera donc ses désirs.

Vous avancez dans l’église, peu remarquable, ou comme on en voit cent dans notre pays, mille dans cette ville : une église qui joue le mauvais rôle, et qui le joue mal, qui semble imiter seulement ce que pourrait être une église si elle était belle, si elle croyait encore qu’on pouvait croire en Dieu. Vous avancez dans le désœuvrement et sans rien de la Gloire qui sur les murs est de seconde main. Au transept, vous tournez vos regards vers le Nord, vers l’enfance, pensez-vous, et vous avez peut-être raison. Peut-être la voyez-vous un peu, à travers la pluie qui ne tombe plus. Mais vous voyez plus sûrement Ludovica telle que l’éternité ne la peindra jamais, et que Le Bernin a sculpté, saisi pour toujours, c’est-à-dire pour vous de ce côté des siècles et du désespoir, de la mélancolie crachée et du désir des conjurations.

Ludovica le corps écarté par le désir encore et les yeux fermés de désirer mieux voir ce que le jour dérobe et que la nuit fait éclater en elle, de morsure donc et sur la peau, le drapé des voiles qui est la forme informe que prend le plaisir quand posé sur le corps il déjoue les formes données du corps et l’invente posant sur elle un corps altéré de désir qui n’en peut plus de désirer, et la main sur le ventre l’autre sur le sein gauche comme pour désigner le lieu où passe le désir premier qui exécute l’œuvre et le plaisir, et le corps et la lumière que Le Bernin aussi a sculptés et ne cesse de sculpter par l’ouverture qu’il a faite, vers l’Est, et l’Ouest, et qui complote pour se poser sur le visage et les drapés, comme un désir qui ne laisse jamais tranquille l’extase ahurissante de Ludovica la Bienheureuse Luisa Albertoni.

Vous sortez de l’église comme de son corps à elle, comme du vôtre, comme du ventre dernier du monde, craché par lui pour mieux cracher ce qu’il reste du monde après le dernier souffle du désir, Monsieur.

Et vous ne comprenez pas, mais vous vous mettez à chercher.

Vous savez que Giovan Lorenzo Bernini, Il Cavaliere Bernini, que dans votre langue vous nommez parfois Le Bernin, le second Michel-Ange, qui traversa le dix-septième siècle d’un souffle, a commis cette Ludovica quand il était vieillard : que cette jeunesse jetée dans le monde était aussi comme une insulte à ce qui le ravageait, la vie entière.

Alors, ainsi dévasté, vous marchez dans Rome, avec la seule pensée : qu’il faut se retenir de pleurer, pas maintenant, pas ici.

Le type à l’entrée de l’église, là depuis toujours vous a dit : Il Bernini a sculpté trois extases éparpillées dans Rome. Vous marchez et vous ne possédez rien que cette pensée de voir les deux autres, de voir auprès d’elles ce qui achèvera la première, qui était la dernière.

Vous plongez au cœur de Rome cette fois, dans le centre nerveux de la ville désormais close par ces péages qui ne laissent plus passer que les touristes : dans cette Rome livrée au pillage des appareils photos, vous marchez sans rien voir, et même vous hâtez le pas.

À midi, enfin à la Chiesa di Santa Maria della Vittoria, vous trouvez porte close évidemment. Entre soi et le désir, il y aura toujours la police et les horaires de déjeuner ; entre soi et le monde, toujours ce qui nous en éloigne dans l’espace et le temps.

Alors vous attendrez, vous tâcherez d’attendre.

Vous serez les premiers à entrer.

Longtemps vous serez seul à nouveau.

Ce que vous verrez d’abord, ce sont les échafaudages autour de l’Extase. Que ce réel rende indistincte sa destruction de sa construction, c’était décidément une loi générale : qu’il soit en perpétuelle rénovation, c’était comme une fatalité qu’on ne regardait plus. Il fallait traverser cela, et c’était sans doute juste.

L’Estasi di Santa Teresa est dit-on l’absolu de l’art baroque. Je ne sais rien du baroque, du Bernin, de l’absolu : je sais seulement ce face à quoi je suis, dans Santa Maria Della Vittoria ce jour de mai qui tombe sur moi soudain de plus haut que la jeune fille que Le Bernin a prise pour modèle autrefois, hier, maintenant encore.

Parce que c’est le miracle de l’extase : l’art du Bernin n’est pas dans la pierre taillée, mais dans la lumière creusée autour, qui vient de l’ouest, et qui va frapper la paroi derrière l’extase posée comme Ludovica à l’est, et revenir vers nous, en frappant de nouveau le visage de Teresa. L’art du Bernin est de fabriquer chaque jour du jour, et à chaque moment, de travailler la lumière, où qu’elle soit, pour la jeter malgré elle sur la pierre, là-bas, levé à cinq mètres de hauteur. C’est une leçon aussi pour nos jours, pour nos nuits surtout.

Teresa n’est pas seule : il y a l’angelot ridicule des fables, il y a la direction d’acteurs grotesque des Anciens : il faudrait ne pas voir cela. Il faudrait tourner les regards, et vous verriez, sur les coursives supérieures, sculptés par Le Bernin, les visages d’hommes regardant l’Extase. Et tout ce jeu de regard que vous regardez vous désigne comme regard, Monsieur, ne dites pas non. Vous êtes ici à la tâche, Monsieur : vous êtes condamné à être celui qui regarde, regardant ce que vous ne saurez voir, une jeune fille soupirant de désir pénétrée par Dieu lui-même souriant sous les traits d’un Angelot beau comme un diable.

Vous regardez longtemps parce que c’est impossible de ne pas le faire. Voilà ce que fait Le Bernin, bien plus que le visage d’une jeune fille, bien plus qu’un corps tordu de plaisir, bien plus qu’une extase mystique comme les guides le racontent pour vous aveugler. Mais c’est impossible d’être aveugle quand tout le Bernin s’acharne sur vous et sculpte en vous (c’est là l’œuvre du Bernin, ultimement secrète) sculpte sur vous un regard qui exhausse le vôtre.

Dans la vie, on vous dit d’agir, de ne pas rester spectateur : d’être acteur de votre vie : et chaque instant de chaque seconde, on vous en dépossède pourtant les forces ; vous êtes acteur de ce que vous ne parvenez ni à voir ni à vivre.

Puis, ici, là, devant Santa Teresa di Bernini vous êtes soudain Spectateur enfin d’un corps arraché à ce pour quoi le corps était lié, la soumission au Dieu, ici dressé de désir contre pourtant la Loi même des hommes ; oui, spectateur de cela qui était à la fois le blasphème et l’expression de la foi, de la pure Loi que jamais Homme ait faite : spectateur de ce qui lie l’impouvoir à l’invention d’un corps. Monsieur, vous savez bien de quoi je parle, je parle aussi des fascistes et aussi de cette ville, et de toutes les villes où vous marchez, dans ce bas monde qui s’effondre, ne faites pas l’innocent Monsieur, vous êtes aussi coupable que le reste.

- Vous regardez donc tout cela qui tombe des cintres, et les rôles qui s’effacent en s’exécutant, et les regards qui soudain sont les vôtres et qui vous enseignent l’art de regarder pour mieux voir, ce qui nous arrache aux Lois, les blasphèmes ; et comment cela passe par le corps, comment cela passe d’un corps l’autre, comment le désir est premier dans l’ordre des affranchissements, qu’il est une initiation à ce qui brise tout à la fois le désespoir et la solitude, qu’il est somme toute toujours ce contre quoi le fascisme se lève – que c’est pourquoi les fascistes s’abattent d’abord contre le corps, et le dressent, et lui disent quoi désirer, et comment.

Vous restez longtemps.

Le prêtre vous a vu jeter quelques mots dans votre carnet noir, et voudrait vous parler ; il vous dit la lumière de onze heures est la plus belle. Vous l’écoutez gravement, pensant à la lumière de minuit.

Quand il s’est épuisé, que vous avez, vous, épuisé tout votre italien de pacotille, que le cours de la pacotille s’est tari entre vous, qu’il ne reste que de la poussière et du temps perdu, vous le remerciez. Il vous dit : vous écrirez sur Santa Térésa, n’est-ce pas. Vous ne lui dites pas, Monsieur, que c’est aussi pour cracher sur le monde et le désespoir, que c’est aussi pour dire le Nord, le serment, et la honte, que c’est pour raconter la quête des conjurations que vous écrirez peut-être, plus tard, si le temps le permet, et si le désir ne vous terrasse pas avant.

- Vous êtes déjà loin, oublieux des promesses que vous romprez, vous marchez le long de Roma Termini, la gare Centrale — vous longez les rails et vous pensez à la verrière de Saint-Jean, aux escaliers de Saint-Charles, et vous marchez, dans le jour qui pourrait tomber de fatigue avant vous : vous savez que ce n’est pas loin d’ici, la dernière extase du Bernin, qui est aussi la première qu’il a arrachée à la pierre , jeune homme malhabile et fougueux, désireux de tout changer du monde, sans savoir qu’il le ferait vraiment, la preuve.

Vous passez devant une église abandonnée, et vous continuez : plus loin encore, des squats, des hangars, pourquoi pas des docks ? La ville s’enfonce ici dans ce qui n’est pas la ville, mais son mauvais rêve — plus loin encore, c’est sans doute le bord du monde, un gouffre si grand que tout Rome pourrait s’y précipiter.

Marche arrière.

Devant l’église abandonnée, vous doutez — c’est déjà un premier pas dans la voie obscure.

Vous poussez la mauvaise grille, un coup d’épaule dans la lourde porte de bois : miracle, elle s’ouvre. Un homme endormi se réveille sur un banc poussiéreux du fond, qui est aussi un banc des premiers rangs, dans cette église minuscule. C’est le prêtre. Il a mille ans. Il pourrait s’écrouler devant vous. Il va le faire. Mais avant, il tient à vous accueillir dans l’église Santa Bibiana qui est sa vie entière, et sa mort sans doute, demain, tout à l’heure.

Je réponds peu, et mal. J’avance. Je sais me repérer, je vais droit au transept Nord : rien. Au sud : rien non plus. Des mauvais tableaux, des petits maîtres obscurs qui n’ont su peindre que des toiles noires, pas même naïves, évidentes et pleines comme le ciel d’alors.

Je regarde partout. Où est l’extase ? Où Bernini ?

Je dis juste ce mot au vieillard : Bernini ?

Il me sourit, ne répond pas — tend un doigt tremblant vers moi.

Je souris aussi, incrédule.

Je comprends soudain que c’est quelque chose au-dessus de moi qu’il désigne.

Je me retourne.

Comment ne pas l’avoir vue ?

La statue trône seule au-dessus de l’autel, il n’y a qu’elle, dans l’église, rien d’autre à voir qu’elle : comme l’avoir manquée ?

Santa Bibiana en chair et en os : en drapé, en extase. Mais debout. Mais à peine frôlée par le Dieu.

Elle est soutenue par une colonne. Une extase ? Non. Un martyr. La scène du Bernin est celle de la mort de Bibiana, martyr des premiers siècles, ici fouettée, insultée, frappée à mort, bientôt exécutée.

Une extase pourtant : dans le délire de la mort, on raconte qu’elle éprouva Dieu dans sa chair, qu’elle mourut ainsi, dans l’illumination autant que transpercée de coups.

Le jeune Bernin nous donne leçon, tout aussi bien — et même plus encore — que le vieux.

La mort n’est pas le contraire de la vie : mais du désir. Ce qu’affronte Bibiana, ce contre quoi lutte le jeune Bernin, c’est la puissance de la mort à l’œuvre partout, et que la pierre se dresse pour dire ce moment juste avant la mort, et la voilà repoussée pour toujours dans l’au-delà du temps, dans l’arrière-monde des dieux, dans la foi des enfants qui croient au Ciel en raison de l’Enfer.

Ici, ni enfer ni ciel : simplement le corps posé entre les coups et la mort, dans le présent absolu d’un désir délirant la vie qui reste, et qui est toute entière là : conjurant follement la folie de cette encore de la vie et du désir. Encore, oui, encore est le mot des hommes et des femmes acharnées l’un vers l’autre, quand ils disent que le ciel est vide.

Et d’un crachat à l’autre, des coups donnés par le monde aux coups rendus finalement, le cercle se ferme.

Vous demandez, quelle leçon, Monsieur ?

Celle que le corps offre quand il passe de l’autre côté de la chose, quand il échappe aux mains des Pères et des Hommes, qu’il n’est pas ce que l’on croit, donné au regard, mais plutôt qu’il rend impossible sa vision : quand de ce versant de l’Histoire arrachée à Dieu le désir s’établit aussi contre Dieu, comme une force terrassant la maîtrise par le débordement du corps.
Quand vous n’êtes face à cela plus maître de votre regard : que le corps vous arme d’un regard que vous ignoriez savoir posséder.

Quand vous êtes jetés de nouveau au monde, sûr que la lumière est un instrument pour fabriquer du temps, que le temps n’est donc pas cette chose faite pour vous mettre en retard, et bonne à perdre, à gagner comme des pièces de métal : que le temps invente sa loi, comme il invente les corps — que le désir est ce qui nous lie à ce que nous désirons choisir encore comme forces capables de nous arracher à ce monde pour mieux l’inventer à son tour, Monsieur.

Vous disiez la fin de l’enfance, Monsieur ?

Vous disiez : l’Histoire est une insulte ?

Vous cherchiez des histoires capables de l’insulter ? Vous cherchiez des images qui sauraient la nommer et pour mieux dire, la traverser ?

Vous cherchiez une histoire, un chemin dans l’histoire, un lieu où l’histoire aurait lieu ? Monsieur ?

On dit de Rome qu’elle est une image. Une image de quoi ? A-t-on besoin de miroir quand on dispose de la lumière du Bernin, à minuit ? A-t-on besoin d’une image quand face aux Extases vous voyez ce que vous ne pourrez jamais voir, et qui cependant vous regarde ? A-t-on besoin de Rome quand à deux mètres, le désir sous sa forme la plus insoutenable vous appelle, vous implore, vous demande, le plus naturellement du monde, ce que vous faites là ? Ce que vous allez en faire ?

Vous, vous partez, que faire d’autre ?

Vous partez, mais juste avant, vous regardez encore, encore, encore, encore, vous regardez longtemps, pour vous souvenir, Monsieur, pour oublier, et surtout, ce désir, pour l’emporter.


arnaud maïsetti - 22 novembre 2018

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