sans être là
30 novembre 2018


Il est vrai... je ne rêve pas ! Qui donc es-tu, toi, qui te penches là pour creuser une tombe, tandis que, comme un paresseux qui mange le pain des autres, je ne fais rien. C’est l’heure de dormir, ou de sacrifier son repos à la science. En tout cas, nul n’est absent de sa maison, et se garde de laisser la porte ouverte, pour ne pas laisser entrer les voleurs. Il s’enferme dans sa chambre, le mieux qu’il peut, tandis que les ombres de la vieille cheminée savent encore réchauffer la salle d’un reste de chaleur. Toi, tu ne fais pas comme les autres ; tes habits indiquent un habitant de quelque pays lointain.

Lautréamont, Chants de Maldoror

Bob Dylan, I’m not There


Être toujours du proche le lointain : seulement ce lointain-là. Même en approchant d’aussi près que possible la surface coupante des murs de cette réalité, je ne ferai que me couper du monde, l’entaille légère sur les doigts, si légère : entre moi et le monde, seulement la peau, celle qui ne reçoit les coups qu’à distance, dans la distance où je me tiens moins pour me protéger des coups que pour les voir ? Je ne sais pas. C’est toujours la réponse finalement : je ne sais pas. Ce que je sais au moins, c’est qu’en m’approchant des murs, je peux me dire seulement de ce côté des choses que les murs tiennent à distance : les arbres ? Non, le monde possible.

« Au bout d’un moment, écrire sans être là, je ne suis pas sûre »

Ces dernières semaines, par hasard et fatalité, je me serai donc retrouvé toujours loin de ce proche qui pourtant me bouleverse tant : quand les foules se rassemblent devant les Hôtels de ville, quand elles demandent des comptes et reçoivent des coups, quand il faut se protéger le visage, quand il faut quand même marcher, quand il faut agir de concert, sentir les mouvements et percevoir les dangers, user de cette intelligence collective des foules qui savent que le monde est l’espace que recouvrent ses pieds, et que ses pieds sont mille, j’aurai donc été, quelle faute, loin, cette fois. Écrire ? Au nom de quoi ? Pourtant : ne rien dire ? N’habiter que l’endroit où son ombre se déplace ; se désirer d’ici et d’ailleurs, si l’ailleurs rend possible l’ici ? Je ne sais pas. Moi, non plus je ne suis pas sûr.

Je ne fais pas les rêves où les gens meurent : de cela aussi, je suis loin.

En rentrant ce soir-là, le soleil tombe à la vertical de la rue qui s’enfonce depuis chez moi : suis-je d’ici ? Vers où tout cela tombe, s’effondre. S’échappe.

Et dans l’incertain, se mêler à la virgule qui n’achève rien et transforme une couleur en verbe quand, en bas de la page, le ciel bleu,


arnaud maïsetti - 30 novembre 2018

Licence Creative Commons





arnaud maïsetti | carnets




par le milieu

Marseille, La Plaine _colère _foules _Journal | contretemps _Lautréamont _Marseille, La Pointe Rouge _murs _solitudes _villes