de ces ruines et de ce calme
4 décembre 2018


Au fond de cette pièce, une autre porte était ouverte, sans serrure, sans loquet. J’enjambai les morts comme on franchit des gouffres. La pièce contenait, entassés sur un seul lit, quatre cadavres d’hommes, l’un sur l’autre, comme si chacun d’eux avait eu la précaution de protéger celui qui était sous lui ou qu’ils aient été saisis par un rut érotique en décomposition. Cet amas de boucliers sentait fort, il ne sentait pas mauvais. L’odeur et les mouches avaient, me semblait-il, l’habitude de moi. Je ne dérangeais plus rien de ces ruines et de ce calme.

Jean Genet, Quatre heures à Chatila

Dans les ruines, ou parmi elles, ou entre elles, on marche encore ici : Beyrouth de nouveau, de retour ; Beyrouth, ville où la Sûreté Générale ferait presque office d’État, où les architectes s’en donnent à cœur joie pour saccager les horizons, où tout s’achète, même la misère : tandis que les collines autour de la ville clignent des yeux dans le soir tombé dès quatre heures, que la rue de Damas que je domine hurle.

Beyrouth de nouveau : il y a trois semaines, ces dix jours n’avaient donc pas suffi. Beyrouth et la rue de Damas, la Maison Jaune (et l’Université Libanaise) (et Shams). À partir de quelle fatigue on sait qu’une ville est domptée ? Je sais quelques parcours désormais, me repère dans le dédale : mais qu’on me lâche ici le soir, et je serai perdu pour toujours (ce ne sera pas tant pis pour moi).

Les ruines sont la ville même : on les côtoie comme des traces qu’on ne veut pas oublier pour ne pas perdre la mémoire : ce dont la mémoire garde mémoire, on ne sait pas. C’est comme ce nœud au foulard qu’on fait le matin pour ne pas oublier ce que le soir on doit faire : le soir, on regarde le nœud au foulard, on regarde longuement, on sait qu’on ne trouvera jamais. La ville comme un foulard noué autour de l’oubli : sa folie gigantesque, libéralisé à l’extrême, dressé comme un chien sauvage : « ensauvagé comme un chien dressé ». La ville comme un cauchemar qui au réveil nous semblera si doux, si terriblement tranquille.

On est dans les failles du monde ici aussi. Le moindre chauffeur de taxi vous parlera de géopolitique ; le moindre politicien vous semblera porter des cadavres dans les poches de sa veste. La moindre rue porte la trace des guerres passées et à venir. Tout ici est imminent : on ne sait pas quoi.

Et sur tout cela plane un murmure : c’est derrière les bruits de la ville, ou c’est au dedans d’elle, c’est parmi les ruines et entre elles, c’est parfois étouffé et parfois puissant – c’est le vent –, c’est par moments les hurlements de la police, et c’est par moments le calme plat des montagnes dont on sent le souffle sur la nuque, c’est quelque chose dans l’air et qui s’entête : c’est l’appel à la prière.

Toutes les trois heures une coupure de courant. Pendant le colloque tout à l’heure, les lumières se sont brutalement coupées, le micro, l’écran derrière l’homme qui parlait, et l’homme parlait, ne s’est pas arrêté, est allé au bout de sa phrase, de son idée, et le courant est reparti : la phrase continuait ; il ne s’en est pas aperçu, peut-être. C’est l’histoire de nos enfances : le coyote poursuit sa proie, il ne voit pas le virage, continue de courir dans le vide : ne tombe que lorsqu’il comprend qu’il n’y a que le vide sous lui. Ne pas voir le vide nous épargnerait-il de lui ?

La ville ruines, dont les ruines sont les gratte ciels levés haut (et vides : trop chers) : ruines des histoires perdues, des cadavres disparus, ruines des sortilèges auxquels on ne croit plus. Je rêve souvent de Bagdad, de Damas, de Téhéran : villes dans lesquelles je ne marcherai jamais que dans les ruines. Je marche ce soir dans Beyrouth debout, aux ruines éparses, recouvertes par le présent insensé, impossible, insistant.

« Dans les ruines, accroupies ou debout, des femmes du peuple, prophétiques ou sibyllines, disent ce que sera Amman, Hussein, son palais […]. Les femmes du peuple sont terribles en ce qu’elles disent la vérité [1].


arnaud maïsetti - 4 décembre 2018

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[1Jean Genet « Les Palestiniens », dans L’ennemi déclaré

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