Julien Gracq | fragments révolutionnaires
16 décembre 2018



Images : Sénace du 9 Thermidor, par Raymond-Quinsac Monvoisin (1794-1870)

Robespierre

Cette beauté d´ange que l´on prête malgré soi, - par delá les pages poussiéreuses d´un livre feuilleté jamais autrement que dans la fièvre, - à quelques – uns des terroristes mineurs : Saint-Just, Jacques Roux, Robespierre le Jeune,-cette beauté que leur conserve pour nous à travers les siècles, nageant autour d´une guirlande de gracieuses têtes coupées comme un baume d´Egypte, le surnom de L´Incorruptible – ces blancheurs de cous de Jean Baptiste affilées par la guillotine, ces bouillons de dentelles, ces gants blancs et ces culottes jaunes, ces bouquets d´épis, ces cantiques, ce déjeuner de soleil avant les grandes cènes révolutionnaires, ces blondeurs de blé mûrissant, ces arcs flexibles des bouches engluées par un songe de mort, ces roucoulements de Jean-Jacques sous la sombre verdure des premiers marronniers de mai, verts comme jamais du beau sang rouge des couperets, ces madrigaux funèbres de Brummels somnambules, une botte de pervenches à la main, ces affaissements de fleur, de vierges aristocrates dans le panier à son – comme si, de savoir être un jour portées seules au bout d´une pique, toute la beauté fascinante de la nuit de l´homme eût dû affluer au visage magnétique de ces têtes de Méduse – cette chasteté surhumaine, cette ascèse, cette beauté sauvage de fleur coupée que fait pâlir le visage de toutes les femmes – c´est la langue de feu qu pour moi çà et là descend mystérieusement au milieu des silhouettes rapides comme des éclairs des grandes rues mouvantes comme sur l`écran dune allée d`arbres en flammes dans la campagne par une nuit de juin, et me désigne à certaine extase panique le visage inoubliable de quelques guillotinés de naissance.

Julien Gracq, Liberté Grande (1946)

Ce qu’il y a eu dans cette époque de plus authentiquement révolutionnaire n’a jamais, semble-t-il, admis à fond l’avantage qu’il y avait à mettre de son côté les forces obscures. Celles-ci ont toujours invariablement joué en faveur des réactionnaires, peu scrupuleux pour la défense d’une cause perdue d’avance, à faire flèche de tout bois. Ainsi, d’une certaine manière, peut-on dire que les élites nanties, chargées du dépôt de toute une culture, et les révolutionnaires les plus conscients se trouvèrent toujours depuis trois siècles d’accord pour parler une même langue (et de nos jours encore ce qui frappe le plus dans la cacophonie de la presse, c’est l’application que mettent révolutionnaires et réactionnaires à parler raison, comme des somnambules à marcher droit). Le grand jeu, par une espèce d’accord tacite, n’a peut-être jamais été joué. Ce qui donne à la figure de Robespierre ce rayonnement sans égal, c’est qu’il a été le seul à en comprendre la nécessité, à vouloir par un coup de barre d’une hardiesse inégalée « réécrire au bien » ce que des siècles de luttes terribles avaient écrit au mal, sans pouvoir le frapper de caducité pour autant. Robespierre a voulu que dans la Révolution qu’il rêvait, pût entrer l’homme complet, avec armes et bagages, qu’il pût s’y accroître et s’y développer dans tous les sens, dût-on même lui laisser pour hochet provisoire un dieu à qui par ailleurs les hommes de 1793 s’entendaient de la bonne manière à arracher les crocs les plus venimeux.

Julien Gracq, Lautréamont toujours, 1947

Robespierre était fait, non pour gouverner, mais pour se retirer sur l’Aventin, et, de là, morigéner éternellement la République de chair et d’os au nom de son insaisissable corps glorieux, dont il se constituait le seul interprète. Sa forteresse était, non à la Convention, mais aux Jacobins, d’où – toujours un orage dans le sourcil – il exerçait sans contrainte, à heure fixe, la magistrature du soupçon. Diriger de l’extérieur par la seule parole était son vœu intime et sa pente naturelle ; sa confiance dans le discours – ou plutôt dans la monition – restait au matin même du 9 thermidor (où il avait tous les leviers du pouvoir en mains et ne se servit d’aucun) presque fabuleuse. Quand il s’aperçut qu’il avait à la fin à peu près phagocyté et robespierrisé l’Etat, il semble avoir été pris de panique : plus personne à qui faire la leçon ! dans les derniers mois, sous ses auspices, la République-Sphynx dévorait l’un après l’autre en série, ses aspirants solutionnistes aux abois : il ne se soutenait plus qu’en surfant, acrobatiquement, sur la série de déferlantes des « complots » à tout va. Et il est sûr qu’à la fin tout le monde en était venu à trembler devant quelqu’un qui avait, successivement et pontificalement, suspecté tous et chacun. Comment n’a-t-il pas compris à temps (Saint-Just, lui, savait que la Révolution embrayait maintenant sur le vide, mais toutes les communications à l’intérieur du Comité semblent avoir été coupées) que ses grandes fournées d’échafaud après prairial, ses cinquante « assassins » putatifs en chemise rouge trimballés à travers le cœur de Paris au cahot des charrettes, avaient transformé brutalement en Ubu de la guillotine l’amant si distingué de la République et de la vertu ?

Julien Gracq, Fragments inédits (Monde des Livres, samedi 5 février 2000)

D’une certaine manière, Nimier puis Huguenin ont incarné une nostalgie d’enfant devant un jouet cassé.

J. Gracq. Absolument. C’est une situation qui n’est pas très différente de celle du romantisme en 1820 : le romantisme français, c’est celui d’un pays vaincu, nostalgique ; sa note est particulièrement pessimiste par rapport à celle du romantisme allemand. Ce sont des gens qui viennent après la République et l’Empire, après la chute de Napoléon. De même, l’aspect éloquent de la poésie romantique française, c’est l’héritage de la Révolution.

Je suis persuadé que c’est le prurit, le torrent de déclamations et de discours sur la Révolution, tel que Napoléon l’a coupé net, qui a resurgi en partie dans la tirade romantique ; ce qui n’a pas eu d’équivalent en Allemagne ou en Angleterre : c’est un phénomène très français. Tout cela est donc assez largement dû, pour moi, au contexte politique : le romantisme en France est très situé historiquement. On le comprend dès qu’on lit les « Mémoires d’outre-tombe » ou la poésie de Hugo : c’est terriblement lié au temps, rempli de la fascination de Napoléon et de sa chute.

Entretien pour le NouvelObs, le 16 décembre 1995

— Et Saint-Just ?
— Ce qui me frappe chez Saint-Just, c’est la proximité du collège : Saint-Just a été projeté du collège dans le terrorisme abstrait, et son jumeau littéraire serait peut-être Rimbaud. Il y a là une espèce de sécheresse coupante, la Garoute.
— Vous trouvez Rimbaud sec ?
— Oui, la sécheresse de la décharge électrique.

Entretien avec Jean-René Huguenin, 1956

arnaud maïsetti - 16 décembre 2018

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