Ingeborg Bachmann | « Mon Oiseau »
19 janvier 2019


Ingeborg Bachmann, Tous ceux qui tombent ont des ailes

MON OISEAU

Quoiqu’il advienne : le monde dévasté
sombre à nouveau dans le crépuscule,
les forêts lui présentent une potion pour dormir,
et du haut de la tour que le gardien a quittée
les yeux calmes de la chouette ne cessent de veiller.

Quoiqu’il advienne : tu connais ton heure,
mon oiseau, tu prends ton voile
et tu voles vers moi à travers le brouillard.

Nous scrutons les fonds nébuleux où demeure la canaille.
Tu obéis à mon signe, t’élances au dehors
et fais tourbillonner plumage et pelage —

Mon compagnon chenu sur l’épaule, mon arme,
muni de cette plume, ma seule arme !
Mon unique parure : voile et plume de toi.

Même quand dans la danse des aiguilles sous l’arbre
la peau me brule
et qu’à hauteur de hanche le buisson
me tente de ses feuilles épicées,
quand ma boucle darde sa langue,
se balance et se languit d’humidité,
les éboulis d’étoiles tombent
précisément sur mes cheveux.

[…]

Quand casquée de fumée
je sais à nouveau ce qui se passe,
mon oiseau, mon soutien nocturne,
quand je suis enflammée dans la nuit,
cela crépite dans l’obscurité de la forêt
et je fais jaillir de moi l’étincelle.

Quand je reste enflammée comme je suis
et aimée par le feu,
jusqu’à ce que la résine sorte des troncs,
coule goutte à goutte sur les plaies et chaude
enveloppe la terre de son cocon,
(et même quand tu dérobes mon cœur dans la nuit,
mon oiseau sur la foi et mon oiseau sur la fidélité !)
le poste de guet là-bas se retrouve en pleine lumière
alors, apaisé,
tu le rejoins d’un vol dans un calme souverain —
quoi qu’il advienne.


arnaud maïsetti - 19 janvier 2019

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