sur le magnolia invisible et présent
8 mars 2019


Des capitales surgissaient au milieu de son enfance sablonneuse. Des capitales comme des cactus sous le ciel. Des cactus comme des soleils verts, rayonnants de rayons aigus, trempés de curare. Son enfance, comme un sahara, tout minuscule ou immense — on ne sait — abrité par la lumière, le parfum et le flux de charme personnel d’un gigantesque magnolia fleuri qui montait dans un ciel profond comme une grotte, par-dessus le soleil invisible et pourtant présent. 

Jean Genet, Notre-Dame-des-Fleurs

Ne pas avoir le goût des fleurs ne m’empêche pas de les voir : le magnolia dressé vers le ciel, comme sûr de sa légèreté, certain d’atteindre le ciel et plus encore, la nuit même, ce qui dépasse le ciel et la nuit : je suis capable de le voir, de mesurer la démesure et de m’incliner, et même d’en emporter l’image, pourquoi pas de l’écrire, un jour, si je savais viser. Du magnolia, je sais reconnaître aussi la vanité. Je sais lire la mienne. Après tout, le ciel commence peut-être au bord du dernier pétale d’un magnolia planté dans le sol en béton de Cassis.

Je suis face au magnolia comme devant les foules qu’il faut fendre quand on descend la Canebière vers dix-sept heures, face à la mer en contrebas et que le soleil tombe corps et biens droit à la mer, s’agrippant de toutes forces à mes yeux, lacérant jusqu’à la rétine l’image que je me fais du monde. Je suis face au magnolia comme devant ce qui me dépasse : les voitures au feu, le désir, l’intelligence révolutionnaire, la beauté d’une ville qui brûle au soleil de mars. Ce qui me dépasse : tout ce que je tâche de rejoindre et me déchire.

La tentative du magnolia de mordre le bord du ciel est désespérément vraie : elle est peut-être la seule attitude possible et digne. Ne pas renoncer à la terre, ne pas céder sur l’impossible. Dans la déchirure du magnolia, je lis la seule existence qui vaudrait la peine. Je lis la peine de l’existence aussi : mais le magnolia n’est pas condamné aux racines ni au vide — plutôt à la soif.

Moi aussi j’ai soif. Il faudrait un traité de la soif qui donne le désir de la soif. Le magnolia est en avance cette année : ou est-ce l’année qui prend de l’avance sur elle-même. Il faudrait une politique du magnolia : celle qui prend de la vitesse, s’abat comme la foudre qui précède le tonnerre. Je suis face au magnolia comme la peur de l’enfant après le tonnerre qui succède à sa joie devant la foudre. Je suis peut-être aussi le désir de l’enfant de mordre dans le magnolia pour s’emparer de sa force. Je suis plus sûrement la main vers le magnolia qui va arracher ses feuilles pour les rouler dans la paume et sentir qu’il existe même mort.

Cette enfance séchait sur son sable brûlé, avec, en des instants rapides comme des traits, minces comme eux, minces comme ce paradis qu’on voit entre les paupières d’un Mongol, un aperçu sur le magnolia invisible et présent ; ces instants étaient en tout point pareils à ceux que dit le poète :

J’ai vu dans le désert
Ton ciel ouvert…
J. G.



arnaud maïsetti - 8 mars 2019

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