enjamber la nuit le jour
27 mars 2019



Il approche sa bouche, je l’embrasse. Un long baiser qui dure, qui dure. Puis on se détache, on va dans le canapé, on boit des pastis, on se caresse, je lui dis encore une fois qu’il embrasse vachement bien... « Pour les baisers, il faut être deux », il ajoute, et du coup on s’embrasse, encore un long baiser et quand on sent qu’on arrive au bout du baiser, y’en a toujours un des deux pour le relancer encore plus fort.

Alain Guiraudie, Ici commence la nuit

Il y aurait une place Jean-Jaurès par ville qui serait l’exacte situation de la destruction de cette ville : la loi, implacable, s’appliquait à chaque fois que je m’arrêtais dans une ville — ça n’arrivait plus souvent. Lyon presqu’île était surtout un grand trou par-dessus lequel il fallait bien, en fermant les yeux, essayer de passer : cette ville était comme la nuit, le jour, les rêves et les peurs, les joies aussi, les alexandrins, un film de Mekas, des corps et les désirs, cette ville était comme tout ce qui était à enjamber — en fermant les yeux.

Place Jean-Jaurès n’était pas seulement un trou : c’était l’espace vide qu’occuperaient ces jours.

En surplomb des choses, de la chambre d’hôtel trop grande et trop vide, la place était un charnier sans cadavres, la terre était toujours au-dessous de la terre. Le jeune garçon que je croiserai ce soir là, avec sa bombe à la main, essayant de chercher quoi écrire de vengeur et de définitif, peut-être qu’il y est encore — j’entends encore sa voix qui me hurlait, doucement, désespérément, je ne sais pas quoi écrire.

J’aurais dû lui répondre : moi aussi.

Non, j’aurais dû lui répondre : écris ça.

(Et puis je sais qui auraient su écrire de quoi venger les arbres et les vivants, je sais les mains qui auraient tracé les phrases justes et drôles, les phrases pour nous tous qui auraient été ainsi vengés)

L’Ecole est un grand bateau posé ici dans ces rues emportées par le vent qui passe indifférent, libre et sauvage — on l’envie tant. Je l’envie tant.

Le soir, Michel Bataillon tâchera de faire leçon de dramaturgie : mais non, ce ne sera pas tout à fait cela, plutôt essaiera-t-il de lire Heiner Müller, seulement quelques vers, deux ou trois enjambements. Ceux qui disent comment les fascistes ont fait de la nuit un jour, en brûlant le Reichstag. Que c’était là tâche du fascisme : pervertir le jour et la nuit, renverser l’ordre du cosmos, accuser l’innocence, tuer la vie.

Le corps de Michel Bataillon, la fatigue aussi : combien il la traverse, malgré l’épuisement, la quinte de toux ; de ce côté des gradins, le poids sur mes poumons ne me quitte pas non plus ; ne pas tousser fait tousser davantage. J’essaie de ne pas lâcher l’enjambement des yeux et de respirer avec lui.

Et vers la fin, la silhouette de Heiner Müller, assis dans les gradins défaits d’un théâtre, nous regarde.

Les couloirs de l’École sont pleines d’affiches — rien qui n’approche les murs des places Jaurès du monde entier. Pourtant, on est à l’écoute des signes rieurs.

On traverse la mélancolie des soleils couchants, ceux des histoires.

Dans l’éloignement, comment savoir sa place ? (Ce n’est pas qu’une leçon politique ou amoureuse). Dans Müller aussi, le silence tue, les mots oppressent : les signes sont illisibles. "Des textes en attente d’histoire" — quelle histoire ? Tout est à écrire, et on est comme les garçons avec la bombe à la main devant le grand mur du Pouvoir et des réaménageurs, des murs virtuels.

Chercher des ruses pour continuer le dialogue qui renouerait l’histoire avec sa justesse : c’est chaque jour, et c’est maladroitement. Pardon de dire pardon. On ne sait pas si prendre avec le fait de vivre. Ici commence la nuit, dit le livre.

J’aurais voulu les mots pour conjurer la tristesse, la peur.

Un train après l’autre enjambe la nuit et le jour, les villes et les théâtres, et comme dans les images d’Épinal, la couleur ne s’ajuste pas aux contours. Dessiner, ce n’est pas suivre les traits, c’est comme danser — la phrase et son énigme, son évidence, je tâche d’en porter la mission historique, oui, sa légèreté et sa douceur.


arnaud maïsetti - 27 mars 2019

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