nuit ensauvagée
16 avril 2019




Dans la nuit bleue, / Quand dans la bouche toujours ouverte la langue du désert / cherche ton humidité / quand cela te consume, / ton son épuisé / est proche de ma réponse / Vie de ma vie / Bouche ensauvagée / Expulser de toi le souffle / Et ne plus laisser de souvenir, / Laisse-moi être au plus profond de moi, / Laisse-moi être au plus profond de toi »

Ingeborg Bachmann, Énigme


À Metz, ils ont construit un musée qui porte le nom du seul musée que j’aurai fréquenté, régulièrement, étudiant. Beaubourg était à deux pas de chez moi : j’y allais parfois pour seulement une œuvre, une pièce — le mur reconstruit à l’identique de l’atelier d’André Breton de sa rue Fontaine : ses toiles de maître, ses cuillères trouvées au hasard dans les marchés, et son chien empaillé, tout l’or du temps amassé en un champ de force qui me fascinera toute ma vie comme le seul espace véritablement sacré. Beaubourg, ou Pompidou, ou centre d’art moderne et contemporain : je ne sais jamais le nommer. Alors retrouver Beaubourg à Metz ?

Ce jour-là, c’était le jour de la nuit : le soir, je la voyais juste avant les forêts, et le lendemain, c’était en plein jour sur les œuvres fabriquées avec les mains.

Les phrases sur les murs étaient plus éclatantes encore que les toiles.




Parmi les beautés terribles, le nom d’Auguste Chabaud — je l’ignorais. Les murs de Paris, la vie folle des corps qui les traverse, l’intensité sur chaque partie de ce monde intérieur, mais jeté.

Auguste Chabaud, un fauve inconnu, ignoré : minuscules toiles dans lesquelles le monde entier se trouve, reflété.

Et comme des images d’un cauchemar, mais vrai.


Évidemment, le Valloton était sublime — je volerai son image, qui ne me rendra qu’une pâle lumière : le chien, au premier plan, resterait émouvant.

Mais la nuit ? Perdue.

À l’étage, cette œuvre. Un bloc de marbre, qu’on peut ouvrir comme un livre. Dans chacune des parois, un vide a été creusé. Lorsque le bloc est fermé, il contient ainsi en son centre un vide d’un centimètre carré. Par une nuit sans lune, Chrbel-Joseph H. Boutros a transporté son bloc de marbre au cœur d’une forêt. Il l’a ouvert pour que la nuit s’y dépose. Puis refermé : un centimètre carré de cette nuit a donc été capturée.

C’est cette nuit qu’on peut voir : mais enfermée dans un bloc de marbre. C’est le dehors de la nuit qu’on peut voir. On approche de près la nuit, mais si on voulait la voir, en ouvrant le bloc, elle s’évanouirait dans le jour — même dans cette fausse nuit du musée.

Je suis resté longtemps devant ce bloc de marbre : peut-être est-ce une image de cette vie ? Non. L’image de cette vie, c’est que j’étais de ce côté du bloc de marbre, désespérément fermée.

La dernière image : c’est cette toile, une tache noire — image littérale d’une nuit ? Oui, mais quand je pose les yeux sur le cadre, c’est mon visage qui se laisse cerner par la nuit. Une autre leçon, de laquelle je m’arrache : je suis de l’autre côté de l’image, et quand je prends l’image avec l’appareil, que je la regarde, je suis doublement hors de la nuit, tandis que je la regarde.

Alors, je la regarde et en désire davantage s’il te plaît, pour d’autres matins.


arnaud maïsetti - 16 avril 2019

Licence Creative Commons





arnaud maïsetti | carnets




par le milieu

_beauté _désir demeuré désir _Ingeborg Bachmann _Journal | contretemps _Metz _nuit _sauvageries _solitudes