Bernard-Marie Koltès | 1983, L’Homme blessé de Chéreau — un témoin
23 avril 2019


— Écoute si tu me donnes 100fr, je couche avec toi.
— Mais j’ai pas envie de coucher avec toi. J’ai pas envie.
— Fais comme tu veux. Je fais très bien l’amour. […] Ecoute, j’ai que 50fr sur moi alors je te les donne, juste pour un baiser. Un baiser. Je sais pas, on marche un peu. On fait un tour.


C’est l’automne ou l’hiver 1982-1983, Patrice Chéreau tourne enfin ce film qu’il ne cesse d’écrire avec Hervé Guibert — ou que Guibert écrit malgré Chéreau, c’est une lutte. C’est L’Homme blessé. Ça raconte l’histoire d’un jeune homme — Jean-Hugues Anglade —, désespérément amoureux, qui rode autour de la Gare de l’Est en quête d’amour et qui ne le trouve que dans les yeux de garçons indifférents, sauf un, qui est plus désespéré peut-être que lui. On est sur le point d’entrer dans les années SIDA : il y a encore la rage d’aimer et pas encore la terreur et la mort ; il y a la mélancolie quand même, et « l’amour comme on ne peut pas le dire », dans un monde qui méchamment devient marchand.

Il y a ainsi au cœur du film une scène de drague et de deal : Anglade commence par demander de l’argent en échange de sexe — mais cette demande cache celle de l’amour, à tout prix. Après le refus, c’est lui qui proposera de l’argent pour coucher, ou alors, en désespoir de cause seulement un baiser.

D’où est venu l’idée ? Chéreau connaît Koltès depuis quelques temps déjà, et il lui a fait lire le scénario - la lettre en réponse est la seule dont on dispose entre les deux hommes. Elle dit le gouffre qui les sépare en matière de cinéma, mais pas seulement. Décidément, ils ne partagent pas le même monde, mais le dialogue existe. Ce n’est pas encore l’âge des désaccords profonds et des déchirures. Il y a l’entente encore — Chéreau n’a pas encore monté de pièce de Koltès, c’est quelques mois avant ce début 1983 où sera présenté Combat de nègre et de chiens, en ouverture du théâtre des Amandiers à Nanterre.

Ce soir-là, Koltès se rend sur le plateau de tournage, Gare de l’Est. On fait quelques essais, mais la scène est vite tournée. Il est comme un enfant parce qu’il est fou de cinéma et qu’il partage la scène avec Hammou Graia, qui joue l’homme à qui Anglade propose l’argent et l’amour. Hammou est un ami, il le restera longtemps : ce sera un frère.

La scène est furtive. Koltès a 35 ans et son visage d’adolescent qu’il aura jusqu’à sa mort ou presque - à sa mort, il aura ce visage de vieillard, qui n’aura pas eu le temps d’être adulte.

C’est une scène de deal. Deux ans plus tard, Koltès écrira une longue pièce de deal : des types qui échangent de l’amour et du désir comme de la drogue ou de l’argent. Ce sera Dans la solitude des champs de coton, et on ne sait pas si c’est une réponse à cette scène, ou un écho, une manière, de Koltès à Chéreau, de rendre la monnaie de sa pièce.


arnaud maïsetti - 23 avril 2019

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