La Ville écrite | il faut se plaindre
3 juin 2019



Alors Job prit la parole et dit / Ecoutez, écoutez mes paroles, que j’aie, du moins, cette consolation de vous. / Permettez-moi de parler à mon tour, et, quand j’aurai parlé, vous pourrez vous moquer. / Est-ce contre un homme que se porte ma plainte ? Comment donc la patience ne m’échapperait elle pas ? / Regardez-moi et soyez dans la stuppeur, et mettez la main sur votre bouche. / Quand j’y pense, je frémis ; et un frissonnement saisit ma chair. / Pourquoi les méchants vivent-ils, et vieillissent-ils, accroissant leur force ? / Leur postérité s’affermit autour d’eux, leurs rejetons fleurissent à leurs yeux. / Leur maison est en paix, à l’abri de la crainte ; la verge de Dieu ne les touche pas. / Leur taureau est toujours fécond, leur génisse enfante et n’avorte pas. / Ils laissent courir leurs enfants comme un troupeau, leurs nouveaux-nés bondissent autour d’eux. / Ils chantent au son du tambourin et de la cithare, ils se divertissent au son du chalumeau. / Ils passent leurs jours dans le bonheur, et ils descendent en un instant au schéol. / Pourtant ils disaient à Dieu : « Retire-toi de nous ; nous ne désirons pas connaître tes voies. / Qu’est-ce que le Tout-Puissant, pour que nous le servions ? Que gagnerions-nous à le prier ? » / Leur prospérité n’est-elle pas dans leur main ? - Toutefois, loin de moi le conseil de l’impie ! - Voit-on souvent s’éteindre la lampe des impies, la ruine fondre sur eux, et Dieu leur assigner un lot dans sa colère ? / Les voit-on comme la paille emportée par le vent, comme la glume enlevée par le tourbillon ? / « Dieu, dites-vous, réserve à ses enfants son châtiment !... » Mais que Dieu le punisse lui-même pour qu’il le sente, / qu’il voie de ses yeux sa ruine, qu’il boive lui-même la colère du Tout-Puissant ! / Que lui importe, en effet, sa maison après lui, une fois que le nombre de ses mois est tranché ? / Est-ce à Dieu qu’on apprendra la sagesse, à lui qui juge les êtres les plus élevés ? / L’un meurt au sein de sa prospérité, parfaitement heureux et tranquille, / les flancs chargés de graisse, et la moelle des os remplie de sève. / L’autre meurt, l’amertume dans l’âme, sans avoir goûté le bonheur. / Tous deux se couchent également dans la poussière, et les vers les couvrent tous deux. / Ah ! Je sais bien quelles sont vos pensées, quels jugements iniques vous portez sur moi. / Vous dites : « Où est la maison de l’oppresseur ! Qu’est devenue la tente qu’habitaient les impies ? » / N’avez-vous donc jamais interrogé les voyageurs, et ignorez-vous leurs remarques ? / Au jour du malheur, le méchant est épargné ; au jour de la colère, il échappe au châtiment. / Qui blâme devant lui sa conduite ? Qui lui demande compte de ce qu’il a fait ? / On le porte honorablement au tombeau ; et on veille sur son mausolée. / les glèbes de la vallée lui sont légères, et tous les hommes y vont à sa suite, comme des générations sans nombre l’y ont précédé. / Que signifient donc vos vaines consolations ? De vos réponses il ne reste que perfidie.

Plaintes qui disent au moins que ça suffit ; qu’on refuse cette fois, et qu’on ne laisse pas passer : ce qui fait honte, autant la cruauté de ce monde que le rire de ceux qui en tirent profit au nom de la honte, et la honte augmente ; alors qu’on jette les mots en retour des humiliations, et que face aux violences au moins on laisse entendre qu’elles sont des violences : sur les murs de La Plaine, la plainte est le contraire de la résignation — on porte plainte comme on prend la parole : pour ne pas être humilié par notre propre silence. Plaintes qui disent des larmes ce qu’elles fécondent : la dignité de refuser ce monde s’il est celui-là.

arnaud maïsetti - 3 juin 2019

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