Quand la nuit vient | Enfance [4] – Visage des morts #33
19 juin 2019



c’est ce qui explique la nuit qu’on soit seul
— sommaire

La pièce est sombre et le soleil brûle dehors les jours les plus chauds de l’été. Il s’en souvenait comme d’un rêve – c’était sans doute un rêve. Il ne savait pas pourquoi il était seul dans cette pièce.

Quand il faisait chaud des années plus tard, la solitude immédiatement montait en lui comme l’odeur de la terre brûlée, de l’enfance perdue et de la vieillesse qui embaumait la chambre.

Il est seul dans cette pièce aux rideaux tirés, à l’odeur de pommades, il a peut-être cinq ans et l’homme endormi dans le lit respire par à coup. Dehors, les adultes parlent fort. Il est seul devant le grand lit en bois dans lequel un homme dort épuisé par toute une vie.

Il aura toujours cinq ans devant le cadavre d’un homme vivant.

Lui voudrait être dehors, courir, jeter des cailloux sur les oiseaux, voler les figues sur l’arbre, être avec les autres enfants qui jouent, qui volent toutes les figues sans doute pendant que lui, ici, sans savoir pourquoi, reste immobile devant le vieillard mourant, il pense qu’il est puni. Il ne se souvient pas d’avoir fait quelque chose de mal. Il attend. Il attend simplement qu’on le délivre de sa punition, alors pour tuer le temps il commence à regarder le visage de l’homme allongé dans le lit, les yeux à demi fermés et qui respire parfois.

On l’a peut-être oublié ici.

Il ne se souvient pas d’être ici entré, peut-être s’est-il perdu dans la maison et retrouvé ici, par hasard ; peut-être qu’il était venu avec les adultes qui sont partis sans lui.

Il n’est pas capable de sortir de la pièce ni de parler ; il se tait, il se souvient qu’on lui a dit que dans cette pièce il fallait parler doucement ; il regarde, et plus il attend, plus il regarde, plus la chaleur monte, plus l’ennui se fait, plus il regarde le visage de l’homme allongé dans le grand lit.

Bientôt on viendra le chercher ; on l’avait oublié : il fallait nous dire que tu étais là, viens maintenant, va jouer avec les autres, il faut qu’il se repose. Peut-être avait-il été seul avec le vieillard quelques minutes à peine. Dans son souvenir, c’est plusieurs heures qu’il était resté là, immobile et scrutant, cherchant et cherchant encore dans les traits du visage quelque chose qui y était enfermé, suivant lignes à lignes d’une cerne à l’autre le grand récit d’une vie achevée, et attaché à l’horreur de ce visage, la splendeur du secret qui soudain se descellait et qu’il comprit plus tard, et qui nommait la mort.
Le vieillard dans ce lit était magnifique et tremblant, son visage ne ressemblait à rien de connu, mais devenait peu à peu dans son regard d’enfant la forme même d’un visage idéal, un masque qu’il fallait bien porter un soir, ou un jour brûlant comme celui-là, un masque qui dirait plus que le visage la nudité du corps quand il est désarmé face au temps. Lui, devant ce vieillard, lisait sur ce visage.

Car ce qu’il apprenait avec ce visage, c’était aussi le geste de la lecture, et combien ce geste relevait de part en part du silence, du secret, de l’horreur et de la splendeur, de la solitude et de l’oubli, de tout ce qui traverse l’enfance aussi, de l’ennui, de la ligne courbe qui revient sur elle-même, du rêve des vies perdues et inaccomplies, d’un souvenir qui est peut-être inventé.

Dans ces minutes qui allaient devenir en lui des heures, le sentiment de la punition se confondait à la peur de commettre ici une faute, celle de voir ce qu’il ne devait pas voir.

Pour ces raisons, il regardait davantage et plus férocement encore. La férocité du regard s’aiguisait sous les yeux fermés de l’homme allongé : rien de plus terrible et de plus beau de voir de si près quelqu’un qui ne sait pas qu’il est vu. Cette jouissance allait aussi être une leçon qu’il saurait garder.
Il est malade, lui avait-on dit doucement quand on l’avait surpris là et qu’on lui avait demandé d’aller dehors jouer avec les autres. Il est malade, il dort, il se repose.

En regardant une dernière fois avant de quitter la pièce, il s’aperçut que les yeux à demi-fermés du vieillard pouvait aussi être à demi-ouverts, et cette entr’ouverture le laissa plus terrifié que tout.

L’image lui revenait les après-midis de grande chaleur, dans les pièces aux lourds rideaux tirés, ou quand il saisissait le regard dans la rue des vieillards, ou à travers quelques-uns de ces rêves, et quand il croisait par hasard son regard sur la vitre. La sensation attachée à cette image ne durait jamais, et il l’oubliait vite. Quand elle revenait, elle était irréfutable.

Il ne savait tout à fait dire ce qui s’était joué là, sinon que toute une vie passée soudain se livrait ici au seuil de la sienne qui commençait : et que la mort est lente aussi, et qu’elle porte ce visage nu, et que la vie s’achève dans la chaleur de l’enfance.

Les visages sont toujours ceux des morts, se disait-il parfois : les vivants les empruntent parfois. Dans la chambre d’un mort, le silence que l’on garde n’est pas pour la mort, mais pour la vie. Il se disait aussi, plus rarement, mais plus sûrement : mon visage de vieillard est la seule chose que je possèderai jamais.


arnaud maïsetti - 19 juin 2019

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