Quand la nuit vient | Le Froid #43
29 juin 2019


La haine qu’il éprouvait à l’égard du froid était aussi une terreur. C’était à l’évidence surtout une terreur. Il ne s’en cachait pas. Et il la combattait de toutes ses forces. En vain, bien souvent.

Aux premières douceurs du printemps, il ne quittait pas son écharpe – mais c’était toujours quand il baissait la garde, lorsque la chaleur en juin semblait définitive et qu’il ôtait son pull, que le soleil soudain se glissait derrière un nuage.

Le froid était la terreur qui lui donnait un corps : soudain en effet, un corps se posait sur lui, nu. Le froid était la nudité de son corps, la vulnérabilité de sa peau. Il préférait mourir de chaud que d’accepter d’avoir froid.

Parfois, on est sans défense. Un peu d’air à l’échancrure du cou suffit.

Dans les jours les plus terribles de janvier, quand le froid saute à la gorge, transperce les vêtements, coupe le souffle, il traversait la ville en fermant les yeux de douleur.

Pour s’armer, il avait l’impression que la musique à très fort volume dans ses oreilles l’aidait. Marcher rapidement aussi, évidemment. La musique était plus efficace. Elle n’était parfois d’aucun secours, il fallait l’admettre.

Cette peur du froid, il ne savait pas d’où elle venait : il ne voulait pas le savoir. Ce qu’il voulait, c’était ne pas avoir froid, et avoir soif. Il voulait marcher le dimanche et chaque jour sans devoir affronter une armée d’aiguilles qui s’enfonçaient dans ses jambes et ses poumons.

Il n’aurait pas craint un enfer de braises et de cendres, au contraire.

Quand en octobre, il fallait reprendre le manteau laissé en juin, il le regardait d’abord longuement, fraternellement, s’y enveloppait soigneusement, restait devant la porte, puis d’un geste brusque sortait dans le froid qui commençait pour six interminables mois de combats au corps à corps, héroïques et terribles, perdues d’avance.

Juin n’était qu’un soulagement. Le temps de prendre des force. Le temps d’oublier la terreur d’avoir froid. Le temps de se dire : ce n’était pas si terrible, et de se tromper.


arnaud maïsetti - 29 juin 2019

Licence Creative Commons





arnaud maïsetti | carnets




par le milieu