donner signes de vie
8 juillet 2019



Je me souvins avec plaisir, parce que cela me montrait que j’étais déjà le même alors et que cela recouvrait un trait fondamental de ma nature, avec tristesse aussi en pensant que depuis lors je n’avais jamais progressé, que déjà à Combray je fixais avec attention devant mon esprit quelque image qui m’avait forcé à la regarder, un nuage, un triangle, un clocher, une fleur, un caillou, en sentant qu’il y avait peut-être sous ces signes quelque chose de tout autre que je devais tâcher de découvrir, une pensée qu’ils traduisaient à la façon de ces caractères hiéroglyphes qu’on croirait représenter seulement des objets matériels. Sans doute, ce déchiffrage était difficile, mais seul il donnait quelque vérité à lire.

Marcel Proust, Le temps retrouvé

Today / You were far away / And I / Didn’t ask you why


De grandes plages de silence intérieur ; j’oublie toujours le mot pour dire ce reflux des marées qui laissent le sol marécageux à nu, comme un insecte sur le dos, et on voit les traces du courant, celles des bêtes minuscules des profondeurs, l’eau stagnante par endroit. Laisser le site en l’état, à découvert sous le ciel mauvais des temps, ou à la belle étoile — et moi aussi, parfois la tentation du silence intérieur après le tourbillon de la fin de l’année (celle qui plie la véritable année en deux). Tout qui se dépose et attendre un peu, comme au matin après les rêves, que les formes prennent formes ou qu’elles s’effacent définitivement, au loin.

En quête de quelques signes dans les parages — ils sont là ; je m’incline à leur passage, je sais la peine qu’ils prennent pour me les adresser, je les reçois reconnaissant ; puis je les oublie.

Dans le soir, je crois au matin ; et au matin j’espère que le soir sera là pour recommencer d’autres matins. Le ciel est absent. La terre est lointaine. La mer est brûlante ; dans cette ville, on ne s’y baigne que sous autorisation municipale.

Il y a quelque chose qui insiste : mais quoi ?

Les temps de canicule sont comme les jours de grève, ou de panne générale du système : la grande machine qu’est ce monde est grippée, on se parle soudain de part et d’autre des solitudes, on se plaint du monde et c’est déjà se soulever contre lui. Il fait chaud devient le mot de passe comme un signe de ralliement. Il faudra bien qu’on comprenne que ce n’est pas l’homme qui détruit cette terre, mais les choix qu’il a fait pour l’exploiter jusqu’à la dernière goutte de son sang (et plutôt le sang des autres). La terre brûle pendant ce temps. Et si le temps n’est pas encore l’orage, on l’espère. Cet espoir nous fait regarder le moindre nuage avec tendresse, les courbes des collines avec désir, et la mer avec la soif des perdus.

Les piliers de cette vie sont parmi nous ; j’y appuie mon front en silence.

Il faudrait des phrases moins définitives, plus caressantes ; des manières d’habiter qui n’auraient pas besoin de moi.

Le cheval au milieu du manège vide : le regard du cheval dans tout ce cirque abandonné qu’est ce monde pour lui : la posture du cheval, digne et droite : l’ennui du cheval qu’il faisait passer pour de la dignité : tout cela que je lis dans le cheval comme le contraire d’un miroir, mais on n’a pas de mot pour cela, alors j’ai laissé le cheval à son immobilité — peut-être qu’il dormait.

Dans les arbres, les hurlements des cigales, des grillons, des criquets, tous insectes hurleurs qui disent peut-être des vérités qu’on est incapables d’entendre, ou des chants dont on ne peut recevoir que les désespoirs.

Le sol de ce monde n’est pas fait pour nous ni pour tant de chaleur ; il se replie, se renverse, bientôt se rompt. On dirait nos peaux. On dirait nos sommeils et nos rêves. On dirait nos corps quand ils s’enroulent dans l’absence de draps pour chercher le sommeil perdu dans les brûlures : et qu’il ne reste que les moustiques invisibles qui nous grignotent jusqu’au dernier centimètre de peau offerte en pâture.

Bilan de ces jours : les avoir traversés, et l’un après l’autre passés comme d’une corde à l’autre — le sol sous moi recevait mon ombre, et parfois je crachais pour mesurer la distance et la soif.

Derniers jours à la fac : les soutenances se succèdent. Et sur les murs, les derniers vestiges des dernières colères déjà oubliés, et qu’il faudra bien relever, comme les corps endormis d’une vieille garde.

Sur la Plaine aussi, je prends en passant les dernières nouvelles des colères : elles sont belle et dignes, pas comme le cheval endormi, plutôt comme ces défaites qui n’ont pas dit leur dernier mot.

Les arrêtés de péril imminent touche les plus belles boulangerie ; il faudra le mettre au bilan de cette mairie — le pain manque ; les immeubles s’effondrent ou menace de le faire ; la poussière et le bruit recouvrent tout ; pas les pensées au passage des rues, pas les pensées.

La rue sait les mots qu’il faut pour la vengeance.

Lire dans un mémoire de master de fin d’année : "Les technologies informatiques ont presque détruit le mystère et l’insolence de l’inconnu et de l’authentique." Sur la tablette éteinte, les reflets des arbres au-dessus de la tête console un peu des réunions que par audace on décide de tenir dehors. Je songe à l’insolence de l’inconnu : et je l’envie.

Arles : jours passés ici entre les arènes et les galeries — je me souviens du taureau mort du printemps, qu’on avait trainé sous mes yeux en remorque, négligemment et qu’on menait au boucher installé sous les tribunes : je reviens à Arles pour d’autres mises à mort. Les photographies partout sur les murs. Mais c’est la fin des Rencontres : les festivaliers sont peu nombreux ; ceux qui restent semblent épuisés. On est à la fin de la bataille, ou du banquet. C’est le désœuvrement. Ce sera bientôt Avignon — d’autres désœuvrement à venir. Les signes se multiplient : ceux qui me donnent signes de vie ; ou par lesquelles je donne signe de vie — reste à savoir laquelle ; et son nom à la verticale outragée de mon ombre.


arnaud maïsetti - 8 juillet 2019

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