Marseille, 05.11 | dater la colère
31 juillet 2019



Je crois que j’ai dérivé dans ce que les gens du métier appellent un hors-d’œuvre. Cependant, je laisserai ces pages, — parce que je veux dater ma colère [1]

Baudelaire, Fusées

C’était hier, sur le mur de l’école, en face — juste en sortant de la grille. Une simple date. Même pas, des chiffres, mais ici, ils font immédiatement signe vers une date, une simple date.



Ce n’est pas une simple date.

Le cinq novembre, c’est le jour où les immeubles se sont effondrés, tout le monde le sait ici. C’est la date qui forme un pli dans ces jours : elle raconte tellement de cette ville, de ces temps. On a laissé s’effondrer les immeubles, huit sont morts sous le toit qui les protégeait. Oui : que le pouvoir qui fabrique la ville soit aussi celui qui laisse tomber les immeubles : c’est le sens de cette date. Que la ville est bâtie contre ceux qui l’habitent : c’était la réalité à nu. On le savait, il fallait peut-être attendre de voir les pierres et sous elles, de ne pas voir les corps qui étaient là, qui reposaient, pour en être brisé.


Et puis d’une même main, dans le prolongement, des questions en suspens. On s’approche pour mieux lire.




Liste des morts, des disparus : à des degrés divers. On ne sait pas nommer vraiment ces noms : des victimes, des dommages collatéraux, des écrasés sous le poids de l’époque ?

Et en dessous, en plus petit, comme par discrétion, l’ultime question en forme de réponse ?



C’est le mur de l’école. Les questions disent le silence, et l’obsession avec laquelle on les relance pour relancer la douleur et la colère.

La date, les noms. On n’a pas d’autres armes que des faits : pas d’autres vérités, ni d’autres rages que l’obsession [2]


arnaud maïsetti - 31 juillet 2019

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arnaud maïsetti | carnets




[1Au-dessous de ce dernier mot, on lit cette variante : tristesse.

[2Vu sur Lundi.am :

par le milieu