vision du corps de Baudouin IV le Lépreux
1er novembre 2019



Je rêvais croisades, voyages de découvertes dont on n’a pas de relations, républiques sans histoires, guerres de religion étouffées, révolutions de moeurs, déplacements de races et de continents : je croyais à tous les enchantements.

Rimb., Délires II. Alchimie du verbe



La terreur dans les yeux des sujets de Baudouin IV ne venait pas seulement parce que la lèpre donnait à ce jeune homme de vingt-ans les allures du vieillard, mais que le Roi de Jérusalem, souverain du Royaume Franc des Terres Saintes, Seigneur des Comtés de Jaffa, des seigneuries d’Ascalon, d’Ibelin, de Rama, de Mirabel, des Comtés d’Outre-Jourdain et de Galilée, de Banias, Beyrouth, Haïfa, Nazareth et Toron, du Comté de Sidon et de mille autres encore, avait les mains et les pieds dévorés par la maladie et qu’il était devenu incapable de tenir une épée et sur ses jambes.

Sur la page de l’étudiant chinois, des inscriptions minuscules et précises. On travaille toute la semaine sur quelques mots. Il saisit la plupart, mais certains le dessaisissent. Alors ils dessinent — c’est ainsi que je ne peux que le voir — sous nos pauvres lettres certains rêves qui lui permettent de rêver davantage : et de dire plus précisément. À la lisière des langues, il y a ce qui défaille, tout ce qui tombe entre nous et le sens, et qui tremble, et qui remue, et qui agit.

Je ne prends presque plus de photos ces jours, peut-être parce que le temps cesse de passer, ou qu’il passe si vite qu’il est déjà trop tard ; je ne sais pas. Je suis de toute manière seulement capable de prendre des contre-jours, et parfois des visages sur les murs, mais ils sont si rares.

Si la langue du pouvoir appelle à elle les verbes de possession, ce n’est pas à cause de l’arbitraire du langage, mais par sa nature même, sa férocité brutale : prendre le pouvoir, le tenir, saisir : maintenir son pouvoir. Assoir son pouvoir. Le corps de Baudouin IV qui partait en lambeau — littéralement — ne pouvait que faire signe vers la disparition de son royaume : les deux corps du Roi se rejoignaient pleinement dans leur dissolution. Tous les comtés patiemment conquis tombaient sous les assauts des Ayyoubides comme son corps par la maladie. Quand Saladin entre dans Jérusalem, le 2 octobre 1187, cela fait déjà deux ans que le jeune roi a été définitivement avalé par la lèpre : et le vieux rêve franc de s’établir aux orients ensevelit sous la morgue chevaleresque. Peut-être qu’il est vrai que les sujets admiraient le courage du Roi — qu’il faisait là l’expérience véritable de la Passion. L’odeur de sainteté du lépreux exhalait pourtant celle de la chair vivante en putréfaction. Plus sûrement, ce que ces hommes observaient, c’est comme le pouvoir ne tient pas : qu’il tombe en livre de chair quand il s’obstine à s’établir dans son ailleurs.

J’apprends — et comment s’en étonner ? — que le premier Roi de Jérusalem, Godefroid de Bouillon, n’était pas lépreux, mais Ardennais. Oui, dans sa marche vers l’Est et les Pays d’Aden, Rimbaud avait peut-être seulement voulu rejoindre des origines placées au-devant de lui comme des horizons perdus.

Santiago, Bagdad, Beyrouth, Haïti, Hong-kong : ce n’est pas une trainée de poudre, ce sont des foyers. Nous pensons être de ce côté tranquille du monde, mais comme toujours nous pensons mal. Quand le pouvoir se dessaisit, ce qui lâche tombe à nos pieds, et il ne suffit pas seulement de se baisser pour le prendre, mais il faudrait aussi le jeter comme une grenade à fragmentation.

La peau de Baudouin IV : tout était déjà là, tout est encore là. Le roi lépreux donne une leçon : le pouvoir en s’exerçant se défait de lui-même. On regarde le jour de la même manière : en désirant faire de la nuit l’espace où les ombres s’allongeront jusqu’au matin pour en défaire l’usage et les formes, trouver la possibilité que le jour soit possible.

Je n’oublie pas que c’est jour des Morts aujourd’hui : et gloire à eux, à nous qui partagerons bientôt cette gloire. Nous vivons sous leur gouvernement davantage que sous celui qui prétend l’être.

C’est la fatigue sans doute qui parle, et la lâcheté ? Dans le contre-jour, on imagine des corps. On pourrait presque tendre les bras. On ferme les yeux. Baudouin a fini les dernières années de son règne aveugle. On peut les ouvrir maintenant : on verra Santiago et Marseille, et Paris et Beyrouth sur un même plan, et la ville et les chambres où on s’allonge pour ne pas dormir, l’un à côté de l’autre, rêvant des foules dressées non par le fouet, mais sur elle-même, et disant son nom. J’ai jeté les premiers mots d’un texte que j’abandonnerai sans doute comme les autres à son triste sort : j’ai le titre : Mille Neuf Cent Cinq. Ça raconte dans le Palais d’Hiver comment l’échec d’une insurrection a pu être victorieux. Ça dit la vengeance de nos corps sur le corps de Baudouin IV le Lépreux. Ça dit la neige sur Moscou, et la pluie sur Marseille. Ça dit la colère. Et les trainées de poudre de Kronstad à Haïti, vers Beyrouth la Belle que Baudouin n’a pas su garder, Beyrouth dont la liberté folle de ces jours flotte devant nous comme l’histoire à venir.


arnaud maïsetti - 1er novembre 2019

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