regards au loin
16 novembre 2019



Le silence encore étonnant de Saint-Just au 9 thermidor, face à la Convention déchaînée, amplifie considérablement l’énigme. Ce silence est-il ininterprétable ? Peut-on y entendre, comme le fait J.-F. Lyotard, cette vérité que « l’important dans le politique, c’est ce qui excède la politique » ? Ou bien Saint-Just, dans un état de sidération et compréhension se mêlent étrangement, y observe-t-il d’un regard froid les aventures du malencontre ? Son regard « de lynx », habitué à arracher les masques, explore-t-il pour la dernière fois les voies labyrinthiques du malencontre ?

Miguel Abensur, Lire Saint-Just


Courir après la semaine sans jamais la rattraper — jusqu’à en être piétiné. La seule chose que j’ai pu attraper, c’est froid. De retour de Bruges dimanche (fuckin’ Brugge) à Paris lundi, avant Arles mardi et Marseille mercredi et jeudi au nord, enfin Aix vendredi. Je n’ai pas compté les cafés, les pensées, ou les heures bleues. Dans la voiture, je ferme les yeux aux feux, mais très rapidement, les hurlements des Klaxons derrière m’arrachent aux flux intérieurs, me jettent dans le temps : c’est l’image de ces jours.

Il y en a d’autres.

Bruges, et les cygnes par milliers. La brume à travers laquelle on voit la brume : et on avance.

Arles, le visage de ce détenu, mardi, dans la Maison Centrale, qui raconte le regard entre ces murs : on ne voit pas loin, il dit, on ne voit pas très loin, on voit devant, juste devant nous, il faut rester aux aguets, et au-dedans de soi pour se protéger, on ferme le regard pour mieux ouvrir les yeux ; c’est à ça qu’on reconnaît ceux qui viennent du dehors, ou ceux qui passent : le regard qu’ils ont, ils le portent loin. Je ne sais pas où est la force et où la faiblesse, entre les deux regards : j’imagine que ce qui est une faiblesse ici est une force là ; j’imagine que c’est mal penser, entre force et faiblesse, et qu’on n’a pas le choix des armes quand on n’en possède pas ; quand on n’est qu’un regard. Et qu’en ce regard loge ce qu’on habite plus sûrement qu’une cellule.

Marseille, la parole de ce visage jeune qui dit : il n’y a pas la guerre entre la France et l’Algérie, mais ce n’est pas la paix. De dos, je notais à la volée. La plupart de ces adolescents étaient venus au théâtre pour la première fois la veille ; la moitié avait dormi au milieu du spectacle — on aura surtout écrit leur rêve. C’est encore du théâtre.

Dans ces jours, évidemment je pense à la violence des silences qu’on garde, qui parle en nous : les mots qu’il faudrait dire, et les gestes qui suivent, qui précèdent.

Ces jours, je vois de moins en moins : il faudrait corriger ma vue. La nuit, au moins, dans mes rêves, je vois net. Le jour, c’est comme un rideau de pluie qu’on traverserait et qui déposerait sur nous toute l’eau du monde, celle qui nettoie, celle qui noie. Le regard noyé : je ne sais pas si c’est une expression. Il faut que le théâtre passe à travers les larmes : la phrase de Kantor valait pour cette vie, comme elle valait ces jours.


arnaud maïsetti - 16 novembre 2019

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