crépuscules des jours
4 janvier 2020



C’était l’heure où l’essaim des rêves malfaisants
Tord sur leurs oreillers les bruns adolescents ;
Où, comme un œil sanglant qui palpite et qui bouge,
La lampe sur le jour fait une tache rouge ;
Où l’âme, sous le poids du corps revêche et lourd,
Imite les combats de la lampe et du jour.
Comme un visage en pleurs que les brises essuient,
L’air est plein du frisson des choses qui s’enfuient,
Et l’homme est las d’écrire et la femme d’aimer.

Baudelaire, Crépuscule du matin, 1857


To live outside the pale / Is to wither and die /
Beyond the pale there are only / Dressed up cavaders


Se dit du soir et du matin : les dernières lumières après le coucher du soleil ; les premières qui précèdent le lever. Crépuscule : ce qui existe après la fin — ou ce qui surgit avant que tout commence. Le mot dit peut-être l’incertitude de l’époque, son salut aussi ; le mot dit tout et son contraire, et sa consolation, et sa condamnation. Je me plonge dans le mot crépuscule de nouveau pour noyer en lui ce qui reste de l’année passée.

Un demi-milliard d’animaux réduits en cendre, en Australie : évidemment, c’est inimaginable — on vit aussi dans ce temps où l’inimaginable empêche de penser, d’agir, fabrique seulement des images impossibles qu’on regarde pour mieux s’en rendre complice, n’être que de ce côté préservé des choses, des bêtes qui brûlent avec la terre ; on oublie que les cendres nous sont promises ; on oublie que la poussière est déjà le goût dans la salive de chaque seconde. On n’oublie pas de regarder le ciel sans nostalgie. La forme des constellations dessine un message dans des langages aussi fermés que nos codes informatiques — s’écrit peut-être déjà ce qui aura lieu, et sous le hurlement des bêtes qui brûlent perce la lumière des étoiles déjà mortes. Oui, nous sommes déjà éteints, mais, parce que le cri nous parvient encore, nous espérons ?

Il faudra cesser de céder à la tentation de l’espoir. Et ne rien voir dans le ciel qu’un peu de ciel qui s’éteint aussi ; qu’avec le grand brasier des bêtes, le feu nous lave aussi de ce monde qui n’aura produit que son propre bûcher. La guerre n’est que l’état normal de l’histoire et la paix la parenthèse. On voit partout les parenthèses comme des portes se fermer sous la menace bientôt nucléaire qu’on lâche comme des tweets, des bêtes. On pourrait se réfugier ailleurs, mais dans l’imaginaire les bêtes aussi nous traquent, brûlantes. On pourrait se réfugier dans la lâcheté des lettres, le luxe de la culture qui nous élève dans l’oubli — mais non. Plutôt se jeter encore vivant dans la vitesse du réel et prendre part à la boue, au nom de ce qui mettra fin à toute fin, rendra possible tout commencement. Du crépuscule derrière la fenêtre du train, regarder chaque mouvement, déceler la promesse ; et dans le corps, les soulèvements, les spasmes, traverser la terreur. Lui vouer le juste culte, la belle distance. Poser la main sur la vitre, toucher presque la fin des temps. Et dans un souffle, passer.


arnaud maïsetti - 4 janvier 2020

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