ces jours présents
4 mars 2020



Evidemment, sans doute, cela va sans dire, à l’avenir le théâtre sortira de ses quatre murs et descendra dans la vie des masses, lesquelles seront entièrement soumises au rythme de la bio-mécanique, etc... Ceci est, après tout, du " futurisme ", exactement la musique d’un futur très lointain. Entre le passé dont se nourrit le théâtre, et le très lointain futur, il y a le présent dans lequel nous vivons. Entre le passéisme et le futurisme, il serait bon de donner sur les planches une chance au " présentisme ". Votons pour une telle tendance.

Trotsky, Littérature et Révolution


Ces jours, on avait la preuve que la Chine existait grâce à ces deux vieilles femmes qui, dans l’annexe de mairie des quartiers est de Marseille, portaient un masque.

Non, la Chine n’était pas le nom d’un pays inventé pour les rêves et les cauchemars : en témoignait aussi la file d’hommes devant la pharmacie du centre, qui avaient tous eu l’idée soudaine de se laver les mains jusqu’à se décaper la peau.

Ces jours, on apprenait que le monde était vaste, et qu’il était dans les crachats du voisin.

Ces jours, on apprenait aussi à traverser février, et c’était un jour après l’autre, une nuit après l’autre : la lumière tombait plus lentement, et le soir venait par hasard ; il fallait se tenir prêt — j’aurais voulu être là pour lui comme il l’était pour moi ; parfois, je pensais à lui comme à un mourant ; souvent, je l’oubliais.

Ces jours, j’aurai voulu me lever déjà ailleurs que dans février : et ce matin, je me réveille dans Mars plein de fatigue.

Ces jours n’ont pas de durée, seulement un rythme, une fréquence.

Ces jours, on espère seulement la quarantaine généralisée, et simplement s’enfermer quelque part : ne plus avoir à faire avec ce monde, passer quatorze journées à trouver enfin ce qui le fera tomber. Finalement, on ne manque que de ça : et le monde toujours complote à nous empêcher de trouver ce temps-là. Donnez-nous seulement quatorze jours, et on trouvera. En attendant, on est emporté par lui.

Vivement, oui, la fin du monde, que le capitalisme prenne fin avec lui.

Vivement.

D’une salle de théâtre vide à une fac mise en coupe réglée, d’une rue en travaux pour votre confort et votre sécurité et pour les fins de mois des promoteurs à une autre dévastée par ceux qui se présenteront ensuite à des élections au nom de ce bilan — et qui seront élus —, il n’y a de perspectives que dans l’image d’une trouée, d’un cri qui serait tout le message, de larmes qu’on jetterait sur le sol de tout le poids dont on serait capable.

Ces jours, on participerait de ce monde. On verrait une femme digne se lever au milieu des salauds pour renverser le stigmate de l’humiliation et ces jours seraient soudain plus dignes, dans l’indignité générale. On lirait des discours de 1793 comme des oracles. On jouerait sa vie dans quelques rêves, comme chaque jour depuis mille ans. On n’écrirait plus. On essaierait de pas oublier (mais quoi ?). On entrerait dans la nostalgie, on possèderait un autre passé, cette fois plus lourd, mais qui soulevait. On était d’autant plus seul que la foule était là, dans les manifestations, dans les rêves, dans la voiture lancée vers Aix, vers Marseille, vers où encore. On lirait cela :

La révolution ne peut coexister avec le mysticisme. Si ce que Pilniak, les Imaginistes et quelques autres appellent leur romantisme est, on peut le craindre, une poussée timide de mysticisme sous un nouveau nom, la révolution ne tolérera pas longtemps ce romantisme. Le dire, ce n’est pas se montrer doctrinaire, c’est juger sainement. De nos jours, on ne peut avoir « à côté » de soi un mysticisme portatif, quelque chose comme un petit chien, qu’on choie. Notre époque tranche comme une hache. La vie amère, tempétueuse, bouleversée jusqu’au tréfonds, dit

Il me faut un artiste capable d’un seul amour. De quelque façon que tu t’empares de moi, quels que soient les outils et les instruments que tu emploies, je m’abandonne à toi, à ton tempérament, à ton génie. Mais tu dois me comprendre comme je suis, me prendre comme je deviendrai, et il ne doit y avoir rien d’autre pour toi, que moi

.

On y penserait, un soir comme ce soir, avant de s’effondrer.


arnaud maïsetti - 4 mars 2020

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