jusqu’à nouvel ordre, et quoi qu’il en coûte
16 mars 2020



En une telle affliction, en une si grande misère de notre cité, il était donc licite à chacun de se comporter à sa guise. Beaucoup observaient une voie moyenne, ne se restreignant pas sur la nourriture autant que les premiers, ne s’abandonnant pas à la boisson ou à d’autres excès : mais ils usaient des choses à suffisance et suivant leur appétit, et, au lieu de s’enfermer chez eux, circulaient alentour, tenant à la main qui des fleurs, qui des herbes odorantes, qui diverses sortes d’aromates, les portant souvent aux narines et jugeant excellent de se conforter le cerveau avec de tels parfums, car l’air était tout infecté et empuanti par l’odeur des cadavres, des maladies et des médicaments.

Boccace, Le Decameron

Il y aura encore des maisons debout après le dernier homme tombé, des bêtes, des arbres en fleurs. Il y aura peut-être des cadavres morts encore vivants et plein d’espoir. Il y aura sans doute des animaux sauvés en les dévorant. Il y aura toutes ses ruines qui sont la gloire de nos villes. Il y aura des couchers de soleil. Cette beauté des choses inutiles désormais qu’elle sera livrée à l’indifférence, au vent, aux pierres renversées — plus belles d’être enfin rendues à l’inutile ? Il y aura mille jours, et mille autres, et personne pour les compter ou dénombrer les morts, les vivants. Les pensées pour ce jour sont sereines, pleines de compassion même. On est de ce côté du temps voué à devenir de l’éternité : on est seulement le 16 mars, et toute parole est stupide au regard de la veillée d’armes.

Dans la préface du Décamaron, l’auteur s’excuse des horreurs qu’il est sur le point de rapidement décrire avant les milles pages de récits frivoles. Seulement, les récits auront été amorcés par l’image dressée haute et crue des corps pesteux sur quoi naissent les histoires. Je me souviens de Fiesole, la colline d’où on voit tout Florence — autant dire la fin de toutes choses (si la beauté est dans la fin) depuis l’herbe menue. L’image exacte d’une vanité, de la littérature. La joliesse de la langue sortie de l’image d’une pustule noire sous l’aisselle.

Le pouvoir exige donc de nous qu’on ne sorte pas — on pense à ceux pour qui le foyer n’existe pas, ou l’autre nom de l’enfer, des violences, des terreurs. Le pouvoir dénonce ceux qui ont voulu seulement chercher le soleil et les amis. Le pouvoir cherche dans la distanciation sociale une manière de survivre, et l’image est cruelle et juste s’agissant de nommer ce qui nous gouverne depuis tant et tant, lui qui n’aura œuvré qu’à nous séparer, faire de l’espace public le territoire des grenades de désencerclement. Quoiqu’il en coûte : le pouvoir répète la formule comme un mantra : il ajoute le chiffre de trois cent milliards d’aide aux entreprises, et ce doit être un bon prix, j’imagine — je n’ai pas l’imaginaire des nombres irréels. Le pouvoir dit nous sommes en guerre, et je ne sais pas qui se cache derrière le nous, mais sais bien qui sera en première ligne aux moments des assauts, et que ce ne sera pas le pouvoir, mais ceux que le pouvoir a consciencieusement dépouillé de toute armure et de toutes armes.

Il nous demande d’en profiter pour lire, pour se cultiver. C’est aussi une pensée ajustée à lui-même : dans les périodes où on ne peut plus se détruire à la tâche, où il ne reste plus que du temps à tuer, autant ouvrir un livre, ça passera le temps et l’ennui. Cela suffit à donner envie de sortir dehors et de marcher sur le pouvoir — s’il n’y avait pas la question de la peur de transmettre soi-même la mort. Ça attendra les beaux jours. La colère servira de combustible en ces jours davantage que quelques livres plus inutiles les uns que les autres.

On n’oubliera pas les morts qui auront le temps seulement d’être des chiffres dans les mémoires, et qui seront brûlés à la chaîne et dans la plus stricte intimité, fruits gâtés par des années de travail de sape partout où les forces vives exigeaient de quoi survivre. On n’oubliera pas ceux qui crèvent dans la rue et à qui ils délivreront une amende de 38 euros pour contrevenir au confinement. On n’oubliera rien de ces jours et des officiers qui réclament la guerre en envoyant les soldats qui tomberont pour leur sauver la peau.

Les jours qui viennent n’auront pas de repos, et on pleurera sur la solitude et les malades qu’on ne pourra pas veiller. Entre quatre murs, on attendra la fin de la tempête en prenant des nouvelles des amis, et qu’ils prennent soin d’eux, et des leurs. Il n’y aura pas de place pour le ciel et les feuilles seront déjà jaunes quand on sortira dehors, venger ces jours en trouvant des conjurations (dans la langue et les corps) à l’expression abjecte de distanciation sociale.

Jusqu’à nouvel ordre ? On ne réclamera pas un retour à l’ordre normal, mais des comptes à l’ordre présent, et le désordre légitime : on est le jour d’avant.


arnaud maïsetti - 16 mars 2020

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