l’air et le silence d’avant le monde d’après
3 avril 2020



Allons, ouvre toi. Que l’être humain sorte.
Aspire l’air et le silence.

Kafka, journal, décembre 1917


3 avril 2020

Maintenant a toujours autant lieu qu’hier : l’avenir n’a aucun avenir, le temps est jeté devant nous comme s’il était derrière l’horizon. Les dates reculent : les rendez-vous s’annulent. À mesure que le temps avale du temps, deux semaines ont fini par fabriquer cet événement considérable. Un million de personnes affectées par la maladie. Le phénomène est plus mondial que tout ce que le monde a pu connaître. Les quatre murs autour reçoivent leur lot de poussière. Les cheveux poussent dangereusement. Le sens de l’histoire ne fait signe vers rien d’autre qu’un lendemain provisoirement sans cesse ajourné. Maintenant jaunit.

Pendant ce temps qui n’en est pas vraiment un dans le grand ciel dégagé, les insultes continuer de pleuvoir et de prouver s’il était besoin (non) l’abjection du pouvoir : aujourd’hui, sur l’air du c’est bien fait pour eux, le préfet de Police crache sur ceux qui dans les salles de réanimation ont les poumons reliés à la machine : le soir il présentera des excuses plutôt que sa démission, et on aura presque pitié pour son indignité (c’est faux : peu de pitié, beaucoup de rage : elle maintient vive la douleur des jours, celle qui fera les jours d’après).

Le monde d’après : l’expression est partout. Le monde d’avant a besoin de lui pour s’inventer. Décidément, rien ne serait pire qu’un retour à l’ordre. Ni le retour ni leur ordre ne saurait sauver autre chose que des meubles qu’il faudra surtout renverser pour rendre le monde respirable : vivable.

Ce qui est condamné ? Une partie de l’ordre ancien, qui pourtant ne cesse d’occuper l’espace seul qui reste (les ondes). À la radio, l’homme qui parle dit que ces jours lui rappellent mai 68. Éteindre la radio soulage, un peu.

Et lire Rancière soulève. C’est le propre des grands événements : qu’ils rendent paranoïaque d’une part — tout fait signe vers eux —, et fabrique de l’irréversible — rien ne sera comme avant, la preuve, tout ce qui a été écrit avant est frappé d’une obsolescence radicale, ou plutôt comme s’il s’en trouvait daté, parfois pour le meilleur. Premier chapitre de ses récents Temps modernes. Cette force de Rancière de renverser les dualismes. Et cette puissance de penser dans le temps long les structures qui organisent les oppositions. Par exemple, le partage qu’il opère entre ceux qui ont le temps et en jouissent, et ceux qui n’ont pas le temps parce que le travail n’attend pas. Ou comment l’Histoire — qui fabrique des faits les uns après les autres — est le prolétaire du récit, quand la fiction — qui rêve les possibles de lui-même — se paie le luxe de sortir du temps pour l’envisager dans ses au-delà.

Lecture en temps de confinement qui rend plus sensible le dépit devant ceux qui s’enthousiasment de profiter de ce temps qui pour refaire leur cuisine, qui pour apprendre l’art de la pâtisserie, le chant des oiseaux. On fait ce qu’on peut, oui : mais qu’on n’oublie pas dès lors de quel côté du partage du temps et de son luxe offert on est. Ici, je n’ai le temps de toute manière que d’être au présent de chaque minute. Le soir, je m’effondre en arrachant quelques mots à l’incompréhensible.

Donner du sens au confinement : ce pourrait être le titre de toutes ces émissions qui remplissent le temps. Le sens n’est pas un don, c’est une fabrique, un choix ?

Dans le journal de Kafka, sa grande fatigue. Ce pourrait être ce qui le fait écrire aussi : opposer à la fatigue une force plus féroce encore, une autre fatigue, celle capable de fatiguer la fatigue. Leçon encore.

Ciel des jours passés : on n’en aura pas la mémoire. Quand on se racontera l’époque, ce sera dans le manque de l’air qu’il faisait, dans le silence des rues quand on s’offrait cet air une petite heure ; quand on se souviendra, la peau aura été à peine effleurée par ces ciels-là. Il y aura la voix d’un préfet de Police, et en moi le journal de Kafka, quelques lignes de Rancière parmi les cris des enfants, et dans la pièce noire, le bruit des touches qui refusant de dégager le sens pour mieux l’inventer de mes doigts, se déchire. Il n’y a pas d’horizon dans ces jours d’attente et de répétition, qui entasse rage, dégoût, désespoir et silence : pas d’horizon, seulement l’acharnement à construire du temps qui saura le transpercer et renverser le désespoir et la rage en monde.


arnaud maïsetti - 3 avril 2020

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