afin de te changer en celui que tu es
21 avril 2020




23 octobre 1917. — De bonne heure au lit.

Cet après-midi, avant l’enterrement d’un épileptique noyé dans le puits.

Connais-toi toi-même ne signifie pas : observe-toi. Observe-toi est le mot du serpent. Cela signifie : fais de toi le maître de tes actes. Or, tu l’es déjà, tu es maître de tes actes. Le mot signifie donc : méconnais-toi ! Détruis-toi ! c’est-à-dire quelque chose de mauvais, et c’est seulement si l’on se penche très bas que l’on entend ce qu’il a de bons et qui s’exprime ainsi : afin de te changer en celui que tu es.

Kafka, Journal.

On met les cadavres dans des sacs en plastique qu’on brûle aussi vite que possible dans la plus stricte intimité hygiéniste ; on parle à des écrans ; on assure la continuité pédagogique (c’est faux) ; on consulte à distance des médecins qui auscultent comme ils peuvent ; certains arrivent à lire dans la clôture du monde (ils mentent) ; la plupart font comme ils peuvent : l’attente y est le contraire de l’oubli, plutôt l’effort de se souvenir.

La technologie au service de la surveillance mène la guerre à nos imaginaires : guerre qui n’a rien de larvée. Les boucles répétitives de la musique que j’écoute du matin au soir donnent le change. Au-dedans d’elle on peut apprendre au moins à fabriquer un présent continu.

Entre aujourd’hui et après-demain, il n’y a pas de lendemain : faudra-t-il qu’on enjambe nos ombres ? Passer hier devant la fondation de la ville éventrée : des mauvaises herbes surgissaient partout, un chat hurlait comme un chien : le silence était partout comme de la nuit en plein jour.

Rêve. Terriblement précis à nouveau (ce sont les joies des réveils nombreux : dormir d’un œil plonge l’autre au cœur du pire des images). Dans un immense bateau, les passages étaient rassemblés à fond de cale grande ouverte sur la mer.

On me désigne — avec un autre — pour montrer que tout est tranquille, oui, qu’on peut nager, sereinement, et revenir dans le bateau sans aucun danger. Applaudissements généreux. On se saisit de moi, et, sans un mot, menaçant, on me fait signe vers la mer démontée.

Je me jette dans l’eau glacée et immédiatement plonge comme une pierre au fond de l’eau où je me débats et m’étouffe, et me débattrai encore et encore si je ne m’étais pas réveillé d’étouffement.

Ciels déchirés. Des nuages en guenilles sur Marseilleveyre. On ne sait pas si la pluie tombe ou remonte de la mer ; on ne sait pas s’il va pleuvoir ou s’il vient de pleuvoir : on ne sait pas grand-chose de ce monde qui s’enfonce dans l’incertain. Sortir, et se jeter à coup sûr vers la seconde vague qui risquerait plus surement que la première de tout submerger, ou rester dedans et pourrir sur place. Pendant ce temps, la faillite générale sans autre solution que la remise en cause de tout ce sur quoi reposait leur monde.

Depuis hier, matin, le prix du pétrole est négatif : on paie celui qui achète. Oui, ce monde n’est pas seulement malade. Sous nos yeux, la folie pure fait engrenage. Les perruches au-dessus du supermarché — dont la file d’attente était vomie jusque sur la route — volaient, lentement.

Les directions à prendre on les connaît : ce n’est pas par là. C’est : plus loin, ou de biais, et au-dessous, la taupe finira par remonter vers des terres saccagées et en ruines ; on aura au moins des pierres à portée de main — à nous d’en faire bon usage.


arnaud maïsetti - 21 avril 2020

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