d’où la clarté mille fois réfractée de la lumière tombe sur moi
24 avril 2020



6 juin, 1914.
Il existe certaines relations que je peux ressentir distinctement, et que je suis incapable de percevoir. Il serait suffisant de plonger un peu plus profondément ; mais, à ce moment précis, la pression d’en haut est si forte que j’aurais l’impression de toucher le fond tout à fait, si je ne sentais le courant se mouvoir au-dessous de moi. En tout cas, je lève mes regards vers la surface, d’où la clarté mille fois réfractée de la lumière tombe sur moi. Je remonte à la surface et je barbote, bien que je déteste tout.

Kafka, Journal

Donc on étouffe. À côté des mots enfermement, emprisonnement ou isolement s’est ajouté celui de confinement : raffinement supplémentaire dans l’art de gouverner, ou nuance de plus dans la grande syntaxe de cette réalité qu’on dit contemporaine ? Simple façon de désigner la nature de l’époque qui ne peut survivre qu’en cessant toute vie d’aller et de venir : de vivre leur vie.

À petit feu couve dans les intérieurs chauffés à blanc par la misère et la solitude partagée une myriade d’implosions qui ont peut-être déjà eu lieu, brûleront avec effet retard ; peut-être comme pour les étoiles mortes, nous apprendrons l’ampleur réelle de la tragédie seulement bien après leurs derniers feux.

Oui, dans les dedans confinés nous ne sommes contemporains de rien : le compte des morts s’ajuste mal chaque jour aux nombres réels. Au gré des rattrapages, on annonce les cadavres oubliés dans un coin plus perdu, négligés, passés à travers des mailles du filet statistique. Décidément, ce compte — ce décompte — qui scande le temps à rebours et en retard sur tout dit quelque chose de notre appartenance attardée au présent. Bien sûr, on ne fait pas le compte des naissances ; on sait seulement que les pères attendent à la porte des hôpitaux qu’on crie par la fenêtre l’heure et le prénom.

Rêve [1]. J’entends du bruit dans la pièce à côté ; je cours. C’est A***, l’enfant de l’amie, qui a choisi de s’installer ici : et qui refuse de s’endormir. Il a creusé un grand trou dans le sol.

On saute à pieds joints au fond du trou.

Nous attendent, gueules ouvertes, des chiens immenses et furieux : tenus en laisse par un autre chien, docile, compatissant, si bon qu’ils nous jettent des poignards pour abréger nos souffrances.

Est-on sûr que le temps passe ? La théorie de la relativité doit être discutée : et fermement.

Le pouvoir nous a promis de nous donner des masques : personne ne l’aura attendu pour cela. Personne ne semble plus rien attendre quoi que ce soit, ni une parole vraie ni geste qui ne soit pas des coups. De l’autre côté de la mer, le pouvoir propose de boire de l’eau de javel pour se soigner : comme toujours, le Nouveau Monde parle sans fard une vérité pour fausse qu’elle soit témoigne de la nature profonde de ses intentions. Le lapsus n’a pas besoin d’être ce glissement pour révéler au bleu de méthylène ses projets.

Sur le parking, se perdre dans les lignes perdues. Emplacements vides : terrain vague vaguement défait, en attente d’une fonction. Il la trouve sous les pas, sans effort. On marche sur lui et il devient ce qu’il n’était pas : parking fonctionnel remplacé par un chemin sans bord ni direction, on reprendrait la main. On frapperait tant sur la réalité qu’on creuserait des trous de la dimension d’une vie possible, ça ferait des appels d’air, les portes battantes battraient, on passerait, on ne ferait que passer.


arnaud maïsetti - 24 avril 2020

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[1Tous ces rêves ces jours si précis sont d’une transparence qui me déchire

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