la possibilité de faire un commencement
26 avril 2020




15 septembre.
Tu as, si tant est que cette possibilité existe, la possibilité de faire un commencement. Ne la gaspille pas. Si tu veux pénétrer en toi, tu n’éviteras pas la boue que tu charries. Mais ne t’y vautre pas. Si, comme tu le prétends, la blessure de tes poumons n’est qu’un symbole — symbole de la blessure dont l’inflammation s’appelle F. et dans la profondeur s’appelle justification — s’il en est bien ainsi, les conseils des médecins (air, soleil, lumière, repos) sont aussi un symbole. Saisis-toi de ce symbole.

Kafka, Journal

S’il arrive au temps de passer, aux passants, aux nouvelles, on sait au moins que cela n’arrivera pas au passé. Jamais le passé ne sera achevé désormais qu’il a eu lieu et porte en lui les forces pour s’accomplir pleinement ou s’oublier tout à fait. L’effusion de possibles que portent le passé est infinie, parmi répandue autour de nous et il suffirait presque de se baisser pour s’en saisir ; s’il n’y avait pas la question du risque de se brûler. Nous sommes vivants sous condition de ce passé. Par là s’organise le monde contre l’idée même des forces encloses dans les passés : par là le passé fabriqué comme un patrimoine clos, achevé : vouée à l’admiration ou au mépris, à la dévotion : à la crainte. Par là cette perte d’expérience, par là le présent partout continue sous les bandeaux d’information du temps réel ; par là l’abîme de présent sans avenir qu’est notre temps.

Du présent, faisons table rase. Au nom même du présent puisque ce serait sa tâche : d’être l’espace où l’expérience du passé serait de nouveau déployée, des passés choisis en vertu de leurs forces.

Que restera-t-il de ce présent déjà suspendu dans un temps perdu ? Qu’en faire plus tard ? Que faisons-nous du passé disponible qu’on pourrait répandre comme une trainée de poudre sur ce présent arasé ? Questions : on vit chaque jour tant dans l’expérience négative de la dissolution, sans rien voir des puissances accomplies autrefois pour cette seule raison de s’en emparer aujourd’hui : et que sont ces jours ? De la cendre humide, un livre froissé, que la pluie a préservé des flammes.

Rêve. S’enfoncer dans cette forêt alors que la nuit tomberait bientôt n’aiderait pas ma plaie à la main à se refermer, mais je m’y enfonçais, avec cette pensée comme seule certitude.

Quand la nuit tomberait forte et lourde, je m’allongerai — en espérant que les loups qui me suivaient depuis la clairière ne me verraient pas ; et je fermais les yeux.

Je ne les ouvrirai qu’à la première morsure dans le ventre : il pleuvait.


La dernière expérience privée sera le sommeil. La phrase est de Mussolini. Tout le reste appartient au Pouvoir. Ils voteront pour savoir si on n’aura la joie de se savoir traqué, jour (et nuit ?) pour notre bien évidemment. Le tracking sera anonyme, mais on saura que c’est nous : l’anonymat n’est jamais anonyme pour la technologie, une adresse IP est déjà une adresse, avec un corps derrière qui s’y abrite. On imagine le loup trouvait un second souffle et disperser la maison de brique, qui n’était que de brindilles.

Sur le banc, le livre a donc brûlé, laissant seul voir les mots passés à l’épreuve du feu. Image de ces jours.

La lutte porte désormais sur les imaginaires : sur leur privation. L’enjeu : que nos imaginaires soient l’espace où se réarment les possibilités existentielles, leur prolifération. Plonger dans le passé non pour s’y abriter ou tourner le dos au présent, mais y fouiller les fourches, pioches, piques et les relever de la poussière : elles peuvent encore servir. Elles serviront. Le livre brûle seulement pour faire apparaître dans l’éventement les mots arrachés à leur gangue syntaxique, historiciste, flottante à la surface du présent pour être de nouveau disponibles, par destination.


arnaud maïsetti - 26 avril 2020

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