je me suis senti revêtu d’une cuirasse
30 avril 2020




21 février 1911.

Je vis en ce monde comme si j’étais absolument sûr d’une deuxième vie, un peu comme je me suis consolé de mon séjour manqué à Paris, par exemple, en pensant que j’essaierai d’y retourner bientôt.
En même temps j’ai vu l’image du pavé des rues, avec leurs parties d’ombre et de lumière strictement délimitées.

L’espace d’un instant, je me suis senti revêtu d’une cuirasse.

Comme les muscles de mes bras, par exemple, me paraissent éloignés.

Kafka, Journal

Sur le chemin de crête où on avance, entre deux vides, la mort à l’intérieur ou la mort dehors, on devrait choisir ? On refuse ; alors on reste immobile dans le vent, et le vent se lève, et se soulève et nous renverse, bientôt, dans l’un ou l’autre vide qui nous attend, qui n’attend que cela. Sur l’écran, ceux qui s’adressent dans les hémicycles vides, ceux qui ont brûlé masques et horizons, ont tout saccagé pour préparer le terrain à l’ultime estocade de leur monde : ils accusent ceux qu’ils peuvent. Personne ne les regarde plus, on préfère poser les yeux sur le calendrier pensant aux ruses qui pourraient en déjouer le cours.

Chemin de crête : d’ici, on a une belle vue sur le précipice. Le vertige, ce n’est pas la peur de tomber, mais son désir. On voit déjà son corps en chute libre, on respire déjà l’air à la surface du sol, on sent déjà sur la peau la terre écrasée sur nous. C’est doux. Depuis le chemin de crête, on voit le soleil se coucher et se lever, il suffit d’attendre, et de tourner la tête, d’éviter la bourrasque. On avance quand même.

De tous les mensonges ces dernières semaines, il restera celui-ci : « prenez-soin de vous ». Ceux qui agonisent dans les salles de soins intensifs ne peuvent pas entendre cette phrase.

Rêve. Dans la gare, je me trouvais enfermé dans la salle d’attente, à l’entresol. Le jour passerait à toute vitesse, la nuit viendrait entièrement, je la verrai par le soupirail près du plafond. Je vois les trafics, les flics donner aux truands ce qu’ils ont pour sauver leur peau, en vain.

Ça ressemble à la Gare de l’Est, je fais mentalement la carte des lieux de mon rêve : je me souviens que je suis déjà allé ici, dans un autre rêve. Alors je trouve la clé ; ouvre.

Dehors, ce n’était pas une gare : c’était un piège du rêve : on n’attendait que cela pour m’entourer ; on me demande mon billet ; je regarde par la fenêtre du train où je suis en réalité et qui m’emporte — pour gagner du temps, je dis que j’ai oublié mon nom.

Chemin de crête du temps aussi. Eux voudraient passer à l’autre étape, celle qui renouera avec le temps d’avant, le temps qui fait avancer le temps contre nous ; qui dirait : rien n’a changé, tout suit son cours. Le temps qui scande le retour à la normale.

La tâche de toutes les révolutions, c’est de se forger pour elles-mêmes la mesure du temps. Aux nouveaux calendriers répondait la soif de temps neufs, qui ne poursuivraient l’Histoire d’aucune histoire héritée : Régime ancien par nature, temps révolu par essence — le Bonheur possible était au prix de l’idée neuve du temps pour toujours. C’est pour cela que pendant les insurrections, sans que personne ne se concerte, spontanément, on tire sur les horloges [1]. Arrêter le jour. Supprimer les ordres du jour. Contrevenir à la marche forcée de l’agenda des pouvoirs. C’est d’abord d’instinct le mouvement insurrectionnel.


Tandis qu’on est arrêté sur le Seize-Mars et qu’il faudrait reprendre un Onze-Mai — devenu Deux-Juin — comme si c’était un Dix-Sept-Mars : le désir brûle d’autres jours encore innommés, inconnus du jour lui-même, assassiné par les cris d’aubes qui ne ressembleraient à rien de connu.


arnaud maïsetti - 30 avril 2020

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