les villes qui n’existent pas | monde enfermé dedans
2 mai 2020



Des groupes de beffrois chantent les idées des peuples. Des châteaux bâtis en os sort la musique inconnue. Toutes les légendes évoluent et les élans se ruent dans les bourgs. Le paradis des orages s’effondre. Les sauvages dansent sans cesse la fête de la nuit. Et une heure je suis descendu dans le mouvement d’un boulevard de Bagdad où des compagnies ont chanté la joie du travail nouveau, sous une brise épaisse, circulant sans pouvoir éluder les fabuleux fantômes des monts où l’on a dû se retrouver. Quels bons bras, quelle belle heure me rendront cette région d’où viennent mes sommeils et mes moindres mouvements ?

Rimb, « Villes », Illuminations

Images @New York Times


Des villes comme personnes n’en a vu : et personne ne le voit. Ventre des villes vides. Rien que le vide, dans les artères, les poumons vides : rien qui afflue. Le monde d’un seul homme aurait ainsi fait retraite, et disparu sous lui-même, le monde cherchant à trouver refuge où il le peut, laissant le monde lui-même comme un poisson hors de l’eau, inutile, asphyxié.

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Dans la fable, c’était le vieux rêve : rassembler toute l’humanité dans un seul immeuble. On le bâtirait entre les Vosges et l’Atlantique, climat parfait, on ferait plusieurs étages et l’immeuble contiendrait sur cette diagonale l’ensemble des hommes. On laissait le reste dans le vide, on réglerait bien des problèmes. La fable n’avait pas pensé à l’hypothèse suivante : et si on avait jeté la clé de l’immeuble dans les égouts ?

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Villes qui ne servaient plus à rien, sauf à mourir, pour ceux qui n’avaient pas d’autres dedans. Où chercher la drogue et les chiens à dévorer ? Où ? La ville qui ne serait là que pour passer, et rapidement.

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En quelques jours, les animaux sauvages avaient repris possession des endroits stratégiques du monde ; que cela dure encore un peu, et on ne le reprendra qu’en luttant face à des bêtes qui auraient oublié la peur qu’il nous avait fallu des siècles à inspirer.

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Grandes villes laissées là où elles sont ; rues, faubourg, le grand dehors des choses comme des vêtements qu’on fait sécher et qu’on oublie sous la pluie. Villes dehors confondues avec le dehors, qui ne feraient qu’un avec lui, et qui se laisseraient absorber par le vide qui finirait par le peupler.

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Villes qui n’existent qu’à peine ; villes est un mot qu’on ne donne plus que par habitude ou lassitude, incapacité à les désigner sous un autre mot : mais villes qui ne ressemblent plus à des villes, qui ne ressemblent plus à rien. Le rien ressemble à plus de choses que ces villes déposées sur le rivage des choses où elles reposent.

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Et elles ne reposent pas en paix. Mais guerre sans nom, ni adversaire ; pas même guerre. Le contraire de la paix sans la guerre : on n’avait pas de nom, l’époque faisait le vide sur cela aussi. Villes comme un cadavre au grand jour, et qui pourrit. Que les bêtes viennent manger par morceaux, distraitement, à tour de rôle. Villes, à peine villes, chair décomposée de rêves de villes dont il restait que le cauchemar sans fonction, peur brute, hantise hantée par des spectres de spectres.

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Dans les rues passe la maladie, ou son hypothèse. Passent ceux qui seuls l’affrontent, s’empêchent de respirer pour cela, s’empêchent de vivre pour pouvoir continuer de vivre.

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Notre fantasme des ruines avait pris corps, mais sans les ruines : les ruines étaient dressées encore, qui laissaient les villes mortes de leur vivant. Les délires lâches d’errance dans les ruines de villes effondrées qui nous avaient saisis, les années passées, pesaient de si peu face aux effondrements bien réels, mais demeurés à la vertical, verticalité de villes vidées de l’intérieur et qui n’avaient pas eu le temps de tomber pour que s’accomplisse leur chute, qui n’avaient pas eu besoin d’écroulement pour être dévastées.

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Villes fantômes : sans personne à hanter.

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Monde aux portes battantes ; longs courants d’air mortels à respirer — fenêtres fermés sur tout ce qui ressemblait à un dehors, et puisque les dehors avaient pris ce malin plaisir à exister partout, monde piège refermé sur les vivants au dehors d’eux, piégés au-dedans du dehors.

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Villes qui avaient donc fini par toutes se ressembler : rues vides, couloirs vides d’immeubles remplis jusqu’à la gorge de drames intérieurs, silencieux. Les cris que la ville poussait dehors, seule la ville l’entendait : autant dire : cris sans écho, reflet sans visage pour le recevoir.

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Villes qui n’existent plus.

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arnaud maïsetti - 2 mai 2020

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arnaud maïsetti | carnets




[1Londres, Angleterre

[2Bangkok, Thaïlande

[3Barcelone, Espagne

[4Berlin, Allemagne

[5Bogota, Colombie

[6Caracas, Vénézuela

[7Hong-Kong, Chine

[8Londres, Angleterre

[9Los-Angeles, Etats-Unis

[10Milan, Italie

[11Munich, Allemagne

[12New Dehli, Inde

[13New York, Etats-Unis

[14Paris, France

[15Pékin, Chine

[16Rome, Italie

[17San Franciso, Etats-Unis

[18Seattle, Etats-Unis

[19Seoul, Corée du Sud

[20Siam-Reap, Cambodge

[21Sydney, Australie

[22Téhéran, Iran

[23Tokyo, Japon

[24Washington, Etats-Unis

[25Yogyoarta, Indonésie

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