peut-être les regards des combattants me cherchent-ils à travers l’obscurité de la forêt
2 mai 2020




27 mai 1914.
Ou je me trompe fort, ou je suis tout de même en train d’approcher. Tout se passe comme si mon combat spirituel avait lieu quelque part dans une clairière. Je pénètre dans la forêt, je ne trouve rien et la faiblesse me force aussitôt à ressortir ; souvent, quand je quitte la forêt, j’entends ou crois entendre le cliquetis des armes dont on se sert dans ce combat. Peut-être les regards des combattants me cherchent-ils à travers l’obscurité de la forêt, mais je ne sais d’eux que si peu de choses, et ce peu est si décevant.

Kafka, Journal

D’où vient l’hostilité du monde ? De son indifférence, peut-être. Ou du simple fait de n’être pas le monde, et d’éprouver chaque chose comme ce dehors venu chercher la faiblesse pour pénétrer le dedans ? Ou d’une décision, parce que cela donnerait sens et perspective à l’hostilité générale qu’on éprouve. Ou parce qu’on est soi-même hostile à son égard, et qu’on attribue généralement à l’autre le sentiment qui nous anime pour lui ?

L’hostilité que j’éprouve pour le monde est-elle comparable à celle qui me traverse, pour moi-même ? Lutte des hostilités jetée l’une sur l’autre, comme deux chiens tenus en laisse par un enfant qui pourrait tout lâcher pour le bonheur de les voir s’entredévorer, et qui ne lâche pas, par peur qu’ils se détournent et ne viennent le dévorer, lui.

Oui, hostilité. Elle paralyse, et elle rend impossible le fait d’être paralysé ; elle oblige à agir contre elle, à ployer sur elle, mais elle entrave aussi. Dans ce jeu des contraires, piège. La ruse de l’hostilité tient à ce qu’elle passe pour la conciliation des forces contraires. Dans le concert des nations, ils disent équilibre de la terreur. Élève, j’ai su rêver devant la formule : maintenant qu’elle me déchire, le rêve prend des formes brutales de réalité qui saute à la gorge, ouvre sa gueule, est sans cesse sur le point de la fermer sur moi. Le pire tient peut-être à cela, d’inexplicable. : elle ne la ferme pas.

Rêve. Tout était normal. Le monde avait oublié qu’il s’était arrêté. J’entrais dans la salle de classe de terminale : tout recommençait. Il fallait dire mon nom et d’où je venais. On distribuait un sujet de mathématiques pour vérifier que je ne mentais pas. Je montrais mes cicatrices en pleurant.

C’est plus tard : même oubli, cette fois sur cette rivière où jeune enfant j’avais cru me noyer (son nom : la Scarpe, je crois) ; mêmes eaux froides et boueuses, mêmes sensations glacées. Je suis sur un bateau minuscule. La nuit tombe. Il faut nager : je saute en fermant les yeux au moment où me crie de ne surtout, je pourrais me

Dernière image : je m’allonge dans le noir, mon corps entre dans le sol, mais pas moi.

Le caractère délirant de ces jours tient peut-être à cette machinerie effroyable, bureaucratique, rationnelle et bienveillante qui, affolée d’être contrainte de prendre des mesures exceptionnelles, elle qui n’est conçue que pour abrutir dans la norme et la routine, produit de la routine extravagante — sécurité qui ne prend plus de gants pour s’afficher comme surveillance, et surveillance qui ne masque même l’ambition d’être contrôle.

Derrière le panoptique, c’est nous ; eux sont l’écran tout entier.

Gants, masques, bureaucratie. Quand on se penchera sur l’époque, on aura honte pour nous, et sans doute aussi, peut-être, pitié. Honte surtout. Dépend de nous que cette honte soit ou honteuse, ou retournée, dans la colère, et vengée.


arnaud maïsetti - 2 mai 2020

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