dans la matière réfractaire que je suis
8 mai 2020




3 février 1922

Insomnie presque totale ; torturé par les rêves, comme par une pointe qui les graverait en moi, dans la matière réfractaire que je suis.

Kafka, Journal

De deux choses l’une : la troisième. Faisant le constat que cette vie n’en est pas une, l’accepter ou réclamer un retour à l’ordre des choses. Autant regarder la mer en regrettant qu’elle ne soit pas de la ville, ou en se disant auteur des marées. De deux choses l’une : sortir des alternatives.

Il n’y a plus à convaincre que ce monde est malade, que ces remèdes tuent davantage que la mort, il y a encore moins à espérer que le fruit tombe de l’arbre maintenant que les branches sont mortes. Il n’y aurait que la force de trancher à la racine du tronc, avec ses mains. Il n’y a plus l’obéissance ou l’inconséquence.

Il y a : sortir de la marche forcée, celle qui président aux immobilités comme au mouvement.

Rêve. Implacable. Tous nus dans cette grande salle de danse et moi seul habillé, la honte terrifiante. Je me jetais par la fenêtre pour échapper à cette terreur, aucun risque, me disais-je, c’est le premier étage, mais je n’avais pas pensé au lac dehors, autour, on était des centaines à nager, dans nos vêtements, grelottant de froid, bientôt dévorés par des poissons-chiens.

Je regagnais les bords du lac. Une route, la voiture s’arrête. On me demande d’emmener ces passagers où ils le voudront : mais personne ne dit rien. Je conduis au hasard, cherche un mur où m’encastrer.

Images de corps allongés les uns dans les autres et le désir, mais immobiles, je les enjambe, il ne faut pas que je les regarde, il ne faut pas (je les regarde évidemment au dernier moment : ce sont des vieillards).

Les récits fracassés de ces semaines. Tous vrais, lus ces jours au hasard des pages monotones de journaux : la jeune fille qui a rejoint un pays lointain pour enterrer son père qu’elle n’avait plus vu depuis tant, et qui ne peut peut plus rentrer — elle ne voit plus que la tombe de son père, chaque jour, et pour quel face à face. Le milliardaire venu dans cette ville qu’il vient d’acheter : ville fantôme où il est seul désormais, ville cimetière qui recouvre les cadavres des chercheurs d’or, et quelle allégorie. Le jeune fils artiste, tué en Côte d’Ivoire, vingt-huit ans fauché par la fièvre : et comment faire revenir le corps ? Allégorie encore.

Et toutes ces vies banales et dont les journaux ne parlent pas, mais qu’il est facile de rêver, toutes vraies aussi. Ces jeunes amants, rencontrés la veille ou presque, confinés ensemble, apprennent à se connaître et se déchirent déjà ; ces hommes seuls, libres de toute vie sociale et qui composent les plus beaux alexandrins de leur existence, relisent Walser et Tourgueniev sans horaire, sans dehors, mais dans leurs rêves ; ces filles, que la solitude pétrie d’angoisse, et qui sont face à elles-mêmes nuit et jour, par la fenêtre tente d’épier les mouvements qui les épient ; ces familles entassées ; ces coups que rien n’arrête sur les enfants, les mères.

Ce ne sont pas les récits qui sont fracassés, ce sont ces semaines. Les récits, eux, survivront et réclameront vengeance.


arnaud maïsetti - 8 mai 2020

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