pour dépeupler un monde dont je suis absent
27 octobre 2020



Un mur dénonce un autre mur
Et l’ombre me défend de mon ombre peureuse,
Ô tour de mon amour autour de mon amour,
Tous les murs filaient blanc autour de mon silence.

Eluard, « Giorgio de Chirico », Mourir de ne pas mourir


L’histoire raconte que l’homme, en cavale depuis trente ans, venait d’apprendre qu’il n’avait jamais été recherché. L’histoire est vraie ; elles le sont toutes : la solitude de l’homme aussi, l’allégorie terrible et légère qui nous traverse. Des histoires comme celle-ci, nos jours en racontent mille par jour, chacune efface l’autre en se fracassant sur nous comme contre le mur de désirs épuisés.

En passant devant la maison abandonnée, je prends à la volée ces traces de portes emmurées vivantes, ces clôtures qui font signe vers nous, comme des appels désespérés, comme des traductions en langues inouïes qui hurlent.

Une autre histoire ? Des hommes, nostalgiques et affreusement riches (même pas) dînent ces jours dans des bus transformés en avion, à l’arrêt sur des tarmacs vides. Ils avalent des repas en sachet enfoncés dans des sièges étroits, face à de minuscules écrans — comme autrefois dans ces aéronefs dont peu à peu on oubliait qu’ils avaient servi à voler. Le réel commençait à mimer son propre effacement : cela suffisait à dater nos jours parmi eux.

Toi, que défendais-tu ? Ciel insensible et pur
Tremblant tu m’abritais. La lumière en relief
Sur le ciel qui n’est plus le miroir du soleil,
Les étoiles de jour parmi les feuilles vertes,

Dans les jours noirs où tout s’effondre, on n’a pas d’autres recours que le silence — et même lui est un piège. Sur lui pèse le soupçon de la complicité sordide avec l’ordre des choses. Il faut parler, oui, et dès la bouche ouverte, rien ne parle que le monde en nous et ses contradictions. Pendant ce temps, le ciel s’effondre comme des icebergs dans les mers ; la maladie est partout désormais dans ce monde éventré qui se répand ; les crimes atroces entraînent l’atroce du cycle des vengeances ; on est désarmé.

Qu’on prenne position et aussitôt nous assaillent les paradoxes — les replis sur soi qui nous protègent tuent : ce qui nous lie aux amis porte le risque du poison. On est sans horizon. On s’organise pourtant ; on cherche les passages secrets : ils sont peut-être entre deux pierres. Il faut inventer la mise en déroute de la réalité. Par où aller qui ne serait pas fuir ?

On ne sait pas. On enrage. On garde le silence et il ne perd rien pour attendre.

En attendant, j’attends. Je ne sais pas quoi. C’est l’autre maladie ; la mienne. J’attends. Je ne sais pas si je suis après ou avant. Si je suis seulement sur un seuil ; le bord de l’histoire laisse voir en transparence ce qui peut avoir lieu, qui se dérobe.

Je regarde les murs comme un arbre le ciel en cherchant comment plonger en lui.

Une dernière histoire encore. J’apprends la controverse qui oppose les savants : marcher, est-ce tomber, comme on le croyait si fermement, ou sauter ? Je sais bien, moi, que c’est seulement s’éloigner.

Le souvenir de ceux qui parlaient sans savoir,
Maîtres de ma faiblesse et je suis à leur place
Avec des yeux d’amour et des mains trop fidèles
Pour dépeupler un monde dont je suis absent.



arnaud maïsetti - 27 octobre 2020

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