Malcolm Lowry | tisser l’effrayante vision du 2 novembre
2 novembre 2020



Qu’est l’homme, sinon une petite âme qui maintient debout un cadavre ?

Phrase de Lowry dans Au-dessous du Volcan (ou est-ce Sous le Volcan  ? traduction impossible dès le titre). Phrase comme il y en a mille ainsi, et comme toutes, et comme le récit lui-même : quelque chose comme un vertige et une explosion : vertige et explosion qui tiennent lieu de fin du récit, explosion dans le vertige. Et je ne parle pas de l’odeur de l’alcool qui émane de chaque paragraphe, de la marche aussi sûre et approximative de l’alcoolique, du récit ivre : de cette précision sensible qu’on a, enivré, de cette exagération mélancolique, de cette acuité oublieuse.

Deux novembre. Autour de cette date, toute l’histoire : l’Histoire même. Laquelle ? Irrésumable. Dans Quauhnahuac, double fictionnel et fantôme de Cuernavaca, cerné par deux volcans qui dominent la ville, le Popocatepetl et l’Ixtaccihuatl, Geoffrey Firmin, consul britannique, plus enivré qu’on ne le sera jamais, traverse le jour entièrement, ce 2 novembre 1938. Comme dans les plus beaux romans de Conrad, c’est un récit du remords inexpugnable, une histoire de marin accosté. Comme dans Lord Jim, le poids des morts qu’autrefois on a laissés à fond de cale, leurs cris qui remontent sans cesse des profondeurs de soi : tout tissé dans ces cris, le roman. Puis, il y a la femme, Yvonne, l’amour mort, impossible, impensable. Il y a Hugh et l’écriture, il y a les volcans qui dorment pour de faux, le symbolisme terrible partout, le désir furieux, le corps manquant, il y a les cercles concentriques des enfers dans les ruelles d’une ville mexicaine, il y a l’ombre d’Artaud qui avait rôdé peut-être dans ces villes, celle d’André Breton, qui allait rôder peut-être dans cette ville, il y a l’ignorance de Lowry pour Artaud et Breton, il y a Koltès lisant ce roman comme si c’était Dostoievski l’auteur de ce roman noir, Koltès lisant et lisant encore sur la mauvaise route qui l’entraîne de Lagos jusqu’au delta du Niger entre deux charniers, allant vers son œuvre : entre l’Afrique et le Guatemala, il y a pour lui le trait d’union du Mexique de Lowry. Il y a ce 2 novembre des morts, cette fête des morts qui soudain sont vivants. Il y a les vivants qui les déterrent — et c’est cela, lire le roman de Lowry, ce 2 novembre.

J’apprends que c’est aussi le jour de naissance de Patrice Chéreau et pourquoi s’en étonner : ce jour des morts est celui des vivants.

Du roman de Lowry, arracher une page au hasard : une de celle qu’il aura écrite toute sa vie, et qui finira par le tuer. Elle ne dit rien du vertige insensé, de la folie pure de dire le monde comme il est, pour toujours : la vérité arrachée aux cris des volcans qui nous encerclent : on ne saura pas qu’ils sont aussi en nous, qu’ils crachent aussi. Du roman de Lowry, arracher chaque mot comme cette page : pour le hasard qui fabrique la fatalité, et la désespoir du Consul en l’honneur de qui, ce soir, on sera nombreux à lever un verre de mezcal, et un second, et un troisième.


Je me suis agrippé à toutes les branches ou racines qui pouvaient m’aider à franchir tout seul cet abîme dans ma vie mais je ne puis me leurrer plus longtemps. Si je dois survivre il me faut ton secours. Autrement, tôt ou tard je tomberai. Ah, si seulement tu m’avais laissé dans la mémoire de quoi te haïr en sorte qu’à la fin nulle douce pensée de toi ne me touche jamais dans mon affreuse situation ! Mais au lieu de cela tu m’as envoyé ces lettres. Mais au fait, pourquoi envoyer les premières à Wells Fargo, Mexico ? Se peut-il que tu n’aies pas compris que j’étais toujours ici ? Ou que – si j’allais à Oaxaca – Quauhnahuac demeurait ma base. C’est très curieux. Puis ç’aurait été si facile de se renseigner. Et si seulement aussi tu m’avais écrit sur-le-champ, ç’aurait pu être différent – même une carte postale à mon nom, dans la commune angoisse de notre séparation, qui en eût appelé simplement à nous, en dépit de tout, pour mettre aussitôt fin à cette absurdité – de quelque, de n’importe quelle façon – et disant que nous nous aimions ; ou autre chose, un télégramme, de simple. Mais tu as attendu trop longtemps – ou il le semble maintenant, jusqu’après Noël – Noël ! – et le Nouvel An, et ce que tu as envoyé alors, je n’ai pu le lire. Non : à peine ai-je une fois été assez libéré de mon tourment ou assez dégrisé pour saisir plus que le sens général de l’une ou l’autre de ces lettres. Mais les sentir, je le pouvais, je le peux. Je crois en avoir quelques-unes sur moi. Mais elles font trop mal à lire, comme trop longuement ruminées. Je n’essaierai pas à présent. Elles me brisent le cœur. Et de toute façon elles sont venues trop tard. Et maintenant il n’y en aura plus, je suppose.

Hélas, mais pourquoi n’ai-je pas prétendu au moins les avoir lues, agréé l’offre d’une sorte de rétractation dans le fait même de leur envoi ? Et pourquoi n’ai-je pas expédié un télégramme ou un mot tout de suite ? Ah, pourquoi, pourquoi, pourquoi ? Car je pense que tu serais revenue à temps si je t’en avais priée. Mais voilà ce que c’est que de vivre en enfer. Je ne pouvais, je ne puis te prier. Je ne pouvais, je ne puis envoyer de télégramme. Ici et à Mexico je suis resté planté là, à la Compania Telegráfica Mexicana, et à Oaxaca, tremblant et transpirant dans le bureau de poste et rédigeant tout l’après-midi des télégrammes, quand j’avais assez bu pour raffermir ma main, sans en expédier un. Et une fois j’eus une sorte de numéro de téléphone de toi et t’appelai vraiment sur longue distance à Los Angeles, mais sans succès. Et une autre fois il y eut un dérangement du téléphone. Alors pourquoi ne pas aller moi-même en Amérique ? Je suis trop malade pour me débrouiller avec les billets, pour supporter la trépidation de délire des interminables plaines à cactus. Et pourquoi m’en aller mourir en Amérique ? Il me serait peut-être égal d’être enterré aux Etats-Unis. Mais je crois que je préférerais mourir au Mexique.

En attendant, me vois-tu travaillant toujours à mon livre, essayant toujours de répondre à des questions telles que : Y a-t-il une réalité derrière, extérieure, consciente et à jamais présente, etc., accessible par n’importe quelles voies acceptables pour toutes les religions et croyances et adaptables à tous les climats et pays ? Ou me découvres-tu entre Miséricorde et Compréhension, entre Chesed et Binah (mais encore à Chesed) – en équilibre, et l’équilibre c’est tout, précaire – balançant, vacillant au-dessus de l’effroyable vide qui n’admet point de pont, de la trace qui-se-peut-à-peine-déceler de la foudre de Dieu du retour à Dieu ? Comme si j’avais jamais été à Chesed ! Ce serait plutôt le Qlipoth. Alors que je devrais avoir à mon actif d’obscurs volumes de vers intitulés Triomphe de Hurlu-nerlu ou Le Nez à la lumineuse verrue ! Ou au mieux, comme Clare, « tisser l’effrayante vision »… En chaque homme un poète avorté ! Mais c’est une bonne idée peut-être, vu les circonstances, de feindre pour le moins de suivre son grand travail sur le « Savoir secret » car on peut toujours dire, s’il ne paraît jamais, que le titre en explique l’absence.

– Mais hélas pour le Chevalier à la Triste Figure ! Car oh, Yvonne, je suis tellement hanté sans répit par tes chansons, ta chaleur et ta joie, ta simplicité et ta camaraderie, tes aptitudes à des centaines de choses, ta santé foncière, ton désordre, ton ordre tout aussi excessif – les doux commencements de notre union. Te souviens-tu de la chanson de Strauss que nous fredonnions d’habitude ? Une fois l’an les morts vivent l’espace d’un jour. Oh viens à moi encore comme autrefois en mai. Jardins du Généralige, Jardins de l’Alhambra. Et l’ombre de notre destin à notre rencontre en Espagne. Le bar Hollywood à Grenade. Pourquoi Hollywood ? Et le couvent de nonnes là-bas : pourquoi Los Angeles ? Et à Malaga, la Pension Mexico. Et pourtant rien jamais ne peut prendre la place de cette unité qu’autrefois nous connûmes et qui ne peut pas ne pas exister toujours Dieu seul sait où. Que nous connûmes même à Paris – avant l’arrivée de Hugh. Est-cela une illusion aussi ? me voilà en pleine pleurnicherie, c’est certain. Mais personne ne peut prendre ta place ; je dois le savoir à l’heure qu’il est, je ris en écrivant ceci, que je t’aime ou pas… Parfois m’envahit un sentiment des plus puissants, un égarement de jalousie désespérée qui, approfondi par l’alcool, tourne au désir de me détruire par ma propre imagination – au moins pour ne pas être en proie aux – fantômes –


arnaud maïsetti - 2 novembre 2020

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